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12/11/2017

LA CHANSON DE CRAONNE OU LES MUTINS FUSILLES POUR L'EXEMPLE

Paroles

Quand au bout d'huit jours, le r'pos terminé,
On va r'prendre les tranchées,
Notre place est si utile
Que sans nous on prend la pile.
Mais c'est bien fini, on en a assez,
Personn' ne veut plus marcher,
Et le cœur bien gros, comm' dans un sanglot
On dit adieu aux civ'lots.
Même sans tambour, même sans trompette,
On s'en va là haut en baissant la tête.

Refrain
Adieu la vie, adieu l'amour,
Adieu toutes les femmes.
C'est bien fini, c'est pour toujours,
De cette guerre infâme.
C'est à Craonne, sur le plateau,
Qu'on doit laisser sa peau
Car nous sommes tous condamnés
C'est nous les sacrifiés !

C'est malheureux d'voir sur les grands boul'vards
Tous ces gros qui font leur foire ;
Si pour eux la vie est rose,
Pour nous c'est pas la mêm' chose.
Au lieu de s'cacher, tous ces embusqués,
F'raient mieux d'monter aux tranchées
Pour défendr' leurs biens, car nous n'avons rien,
Nous autr's, les pauvr's purotins.
Tous les camarades sont enterrés là,
Pour défendr' les biens de ces messieurs-là.

au Refrain

Huit jours de tranchées, huit jours de souffrance,
Pourtant on a l'espérance
Que ce soir viendra la r'lève
Que nous attendons sans trêve.
Soudain, dans la nuit et dans le silence,
On voit quelqu'un qui s'avance,
C'est un officier de chasseurs à pied,
Qui vient pour nous remplacer.
Doucement dans l'ombre, sous la pluie qui tombe
Les petits chasseurs vont chercher leurs tombes.

Refrain
Ceux qu'ont l'pognon, ceux-là r'viendront,
Car c'est pour eux qu'on crève.
Mais c'est fini, car les trouffions
Vont tous se mettre en grève.
Ce s'ra votre tour, messieurs les gros,
De monter sur l'plateau,
Car si vous voulez la guerre,
Payez-la de votre peau !

 

 

La Chanson de Craonne

Patricia Latour et Francis Combes
Vendredi, 13 Janvier, 2017
L'Humanité
Soldats morts lors de combats à Craonne (Aisne), 1917, dessin par François Flameng. Photo : Mary Evans/Rue des Archives
Soldats morts lors de combats à Craonne (Aisne), 1917, dessin par François Flameng. Photo : Mary Evans/Rue des Archives

Le 16 avril 1917, le général Nivelle lance les troupes du 18e régiment d’infanterie à l’assaut du plateau de Craonne. Selon lui, c’est une affaire de vingt-quatre heures. Mais l’offensive va s’éterniser et sera l’une des plus meurtrières de la bataille du Chemin des Dames.

Le froid, la neige, la position des soldats allemands en hauteur sur le plateau, tout se conjugue pour rendre les conditions du combat particulièrement dures pour les poilus. En dix jours, on dénombre 30 000 morts. Pendant les deux mois qui suivent, sur cette portion du front, dans la région de Reims et Laon, 200 000 hommes vont périr…

Dans le même temps, les échos de la révolution de février, en Russie, parviennent jusque dans les tranchées et suscitent une vague d’espoir et de révolte. Les mouvements de rébellion des soldats qui ne veulent plus être traités en « chair à canon » se multiplient. Cent cinquante unités sont touchées. À Craonne, les soldats refusent de remonter sur le plateau avant la fin de leur repos. Ils manifestent à une centaine de mètres de là, dans les rues du village, rejoints par des civils, chantent l’Internationale et érigent des barrages pour empêcher que leurs camarades ne soient renvoyés à la boucherie. Au terme d’un jugement expéditif, quatre d’entre eux seront fusillés.

Le 2 mai, Nivelle est démis de ses fonctions et remplacé par Pétain. Celui-ci fait face à la colère, avec quelques mesures pour améliorer l’ordinaire et une terrible répression. Environ six cents hommes seront fusillés pour l’exemple, des militants, des meneurs, des soldats choisis au hasard. D’autres seront emprisonnés ou envoyés au casse-pipe dans des missions suicides (1).

C’est dans cette ambiance que se répand la Chanson de Craonne. Elle semble avoir vu le jour dès 1915. L’une des versions fait en effet allusion aux combats du fort de Vaux, à Verdun.

Les paroles ne sont pas tout à fait les mêmes :

« Quand on est au créneau

Ce n’est pas un fricot

D’être à quatre mètres des Pruscos.

En ce moment la pluie fait rage

Si l’on se montre c’est un carnage. »

On en connaît plusieurs états grâce à des lettres de soldats conservées par le Service historique de la défense (SHD).

Elle a aussi porté plusieurs titres, notamment la Chanson de Lorette, du nom des violents combats qui ont eu lieu en Artois, près de Notre-Dame-de-Lorette. L’auteur ou les auteurs ne sont pas connus. Malgré l’enquête menée par le haut commandement militaire, ils sont restés anonymes. La musique, en revanche, est connue ; elle vient d’une valse à succès de l’époque, Bonsoir M’amour, de Charles Sablon (le père de Jean) dit Aldemar et Raoul Le Peltier (c’est une grande tradition de la chanson populaire que de reprendre des airs connus).

Raymond Lefebvre et Paul Vaillant-Couturier, qui furent avec Henri Barbusse les initiateurs de l’Arac (l’Association républicaine des anciens combattants), ont beaucoup contribué à la diffuser. Et la version que nous connaissons aujourd’hui est celle qu’ils ont recueillie et publiée.

Comme beaucoup de grandes chansons populaires, celle-ci ne manque pas d’une réelle qualité poétique, comme en témoignent ces deux vers :

« Doucement dans l’ombre sous la pluie qui tombe

Les petits chasseurs vont chercher leurs tombes. »

Qu’il soit de métier ou amateur, celui qui a écrit ces mots est un poète.

On peut noter que, au fil des versions, la chanson a évolué. Son écriture s’est améliorée et son contenu s’est radicalisé. Sa version finale reprend la complainte des poilus et exprime leur désespoir. Dans le premier couplet :

« Sans tambour, même sans trompette

On s’en va là-haut en baissant la tête. »

Et le refrain :

« C’est à Craonne, sur le plateau

Qu’on doit laisser sa peau,

Car nous sommes tous condamnés

Nous sommes les sacrifiés. »

Mais elle n’en reste pas à la résignation. Elle passe vite à la dénonciation des responsables. L’ennemi désigné n’est pas le soldat étranger qui partage le même sort dans sa tranchée en face, mais « tous ces gros qui font la foire », ces « embusqués », les possédants, car, si :

« Tous les camarades sont étendus là,

C’est pour défendre les biens de ces messieurs-là ».

Et le refrain final appelle à la lutte :

« Mais c’est fini car les troufions

Vont tous se mettre en grève. »

En 1934, dans un bel article de la revue Commune, Paul Vaillant-Couturier écrit que cette chanson « exprime cette sorte de “bolchevisme des tranchées” qui ne demandait qu’à être orienté pour devenir irrésistible » (2). Son article évoque une « Fête de la chanson antimilitariste » à laquelle avaient appelé l’AEAR (l’Association des écrivains et artistes révolutionnaires) et l’Arac, le 12 juillet 1934, à la Mutualité, pour marquer le vingtième anniversaire de la déclaration de guerre.

La préfecture fit interdire la réunion, mais un millier de personnes se réunirent quand même, avenue Mathurin-Moreau, à la Maison de l’union des syndicats.

Longtemps la Chanson de Craonne est restée quasi interdite (de même que justice n’a pas été rendue aux fusillés de 1917). Aujourd’hui encore, elle dérange. Ainsi, le 1er juillet dernier, le secrétaire d’État aux Anciens Combattants refusait quelle soit entonnée lors de la cérémonie pour les cent ans de la bataille de la Somme, ce qui lui valait la protestation du député communiste Jean-Jacques Candelier dénonçant la censure et l’affront faits aux victimes.

(1) Sur ces faits, voir le livre de Paul Markidés, Sacrifiés pour l’exemple, éditions le Temps des cerises.
(2) Paul-Vaillant-Couturier, Choix de textes, René Ballet/Éditions le Réveil des combattants, 1992.

Chanson interdite de diffusion sur les ondes nationales dès sa sortie en 1967. Merci de nous rappeler cette page tragique de notre histoire, où des hommes ont été exécutés pour avoir contester les ordres de bouchers incapables comme Nivelle, Joffre, dont les noms ornent encore bons nombres de rues et d'avenues. Lamentable !

 

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