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« SAMEDI, RENCONTRE CITOYENNE A MONT DE MARSAN... LA FETE A MACRON | Page d'accueil | Mai 1968 :COMMENT L'OPINION SE RETOURNE AUX ELECTIONS »

02/05/2018

1968 / IL Y A CINQUANTE ANS LA GREVE CHEZ PEUGEOT... « Le but est de faire connaître aux générations d’aujourd’hui les motivations et la détermination des générations d’hier »

FROID DANS LE DOS ... LA VIOLENCE ELLE EST OU ? A VOUS DE VOIR

 

 Film du groupe Medvedkine sur la grève à Peugeot Sochaux (film de 1970) :

 

Extrait du livre « Une milice patronale : Peugeot » de Claude Angeli et Nicolas Brimo, éditions Maspéro, 1975 :

Le lundi 10 juin, dès quatre heures du matin, les deux cent cinquante cars Peugeot déversent leurs cargaisons d’ouvriers sur les parkings de l’usine. Les drapeaux rouges ont été enlevés, les murs rapidement badigeonnés et les slogans vite effacés du bitume. Les machines se remettent à tourner mais le coeur n’y est pas. Dans les ateliers, des bruits courent : les chefs s’apprêtent à accélérer les cadences; la direction va exiger dix-sept samedis de travail supplémentaires pour rattraper les pertes à la production. Une fois de plus, la base a le sentiment d’avoir été piégée.

A neuf heures du matin, le climat devient lourd. la grogne s’étend. A la carrosserie, ça discute ferme. »J’en ai marre, dit un ouvrier, je m’en vais chez moi ». D’autres se mettent à remonter la chaîne des « 404 », poste après poste, ouvrier après ouvrier: « Viens, on va au bureau ». Bedonnant et chauve, le directeur de la « carrosserie » voit bientôt arriver cinq ouvriers dont deux délégués : « Vous n’allez pas recommencer, non? »

Ils vont recommencer. Ils sont très vite soixante-quinze qui font le tour des ateliers voisins du leur. Des jeunes : le plus âgé doit avoir à peine trente ans. Et leur groupe grossit, de bâtiment en bâtiment. A dix heures, on ne travaille plus guère dans l’usine. La maîtrise fait ce qu’elle peut mais il est déjà trop tard. Des ouvriers quittent l’usine et s’installent au long de l’avenue d’Helvétie qui relie Sochaux à Montbéliard et sur laquelle s’ouvrent les grilles de l’usine. En petits groupes compacts, on y attend l’arrivée des délégués syndicaux.

A quinze heures, tout est joué: dix mille ouvriers de la première et de la seconde équipe votent « la grève avec occupation ». On réinstalle les drapeaux rouges sur les portes de l’usine.

Quand tombera la nuit, quelques centaines d’ouvriers seulement resteront sur place. Répartis aux quatre coins de l’usine, ils assureront la sécurité et les piquets de grève.

Le tableau de chasse des CRS

A trois heures du matin, l’assaut est donné. Sur deux fronts. Des gendarmes mobiles investissent les portes de l’usine tandis qu’un commissaire de police somme les grévistes d’évacuer les lieux.

Au même moment, les CRS franchissent les murs d’enceinte. L’opération est bien menée, la souricière bien tendue. L’effet de surprise a joué à plein : les policiers matraquent même ceux qui dorment. Personne ne les attendait et les grévistes fuient en ordre dispersé. CRS et gendarmes seront rapidement maîtres du terrain.

Tout s’est réglé à Paris. La reconquête de l’usine a été décidée dans la soirée par la direction générale de Peugeot et Raymond Marcellin avec, naturellement, le feu vert de Georges Pompidou. Pour assurer le succès de l’opération, il fallait rester discret : ni la direction de l’usine de Sochaux, ni le préfet du Doubs n’étaient au courant de ce qui se tramait à quatre cents kilomètres de là. Il fallait frapper fort et vite comme chez Renault, à Flins, en finir avec ces ouvriers qui avaient eu l’impudence de « recommencer ». A l’aube, c’est chose faite.

A quatre heures trente du matin, les CRS chargent pour la première fois. Maintenant on se bat. De la ville viennent les premiers renforts, des ouvriers, mais aussi des lycéens. Certains se joignent aux secouristes déjà débordés, d’autres se battent derrière et devant les barricades.

Aux pierres que les ouvriers lancent par-dessus les murs, les CRS ripostent à coup de grenades lacrymogènes et offensives. Chacune de leurs salves est suivie d’une sortie et d’une charge. Chaque fois, les ouvriers reculent d’une centaine de mètres, se regroupent derrière leurs barricades et repartent à l’assaut.

A plusieurs kilomètres de l’usine, dans cette agglomération qui s’étend autour de Sochaux et de Montbéliard, et où vivent près de cent mille personnes, chacun entend les explosions des grenades. « Dix éclatements à la minute », note un journalise local.

Vers dix heures du matin, les grévistes rendent aux CRS la monnaie de leur pièce. Ils pénètrent dans l’usine. « On a franchi le petit mur d’enceinte près de la porte « J », raconte un ouvrier qui combattit dans les rangs des FTP pendant la Résistance. Et les CRS se sont mis à foutre le camp. Alors, j’ai vu leur gradé qui sortait son revolver et qui tirait. Et nous, on continuait à avancer. Il a couru rejoindre les autres à cent mètres de là, peut-être. Alors, ils ont pris leurs fusils. On était « fin-fous ». On a bondi vers un command-car qui était là, vide. On a trouvé deux mousquetons. On a cassé les crosses. Puis, on a mis le feu au réservoir et on est vite ressorti de l’usine ».

Mais trois balles des CRS ont fait mouche. Près de la cabine des gardiens, Pierre Beylot, 24 ans, est en train de mourir. Deux autres de ses camarades sont blessés par balle. Les CRS s’affolent et emploient les grands moyens. Ils visent les manifestants avec leurs fusils lance-grenades, Henri Blanchet, 49 ans, « soufflé » par l’explosion, tombe du mur sur lequel il était monté. Il meurt sur le coup : fracture du crâne. Serge Hardy, 36 ans, atteint à la jambe par une grenade, devra être amputé dans la soirée, au-dessus du genou. Une troisième grenade fait mouche: Joël Royer, 18 ans, militant des jeunesses communistes, perdra son pied droit.

A quatorze heures trente les combats reprendront. L’arrivée des renforts des CRS rallume les bagarres. Un motard est lapidé par les grévistes. En s’enfuyant, il abandonne sa moto qui flambe aussitôt.

A la nuit, après dix-huit heures de combats, c’est enfin la trève. Les responsables syndicaux ont pu rencontrer la direction et les CRS se retirent à l’intérieur de l’usine. Peugeot cède. Seule concession des délégués ouvriers : l’usine ne sera plus occupée. A vingt et une heures, ordre est donné aux policiers de quitter l’usine et Sochaux.

Les CRS ne manqueront pas leur sortie. Ils arrosent leur départ. A la grenade. Sur la route de Belfort, les policiers épuisent leurs stocks. Contre la foule, contre des boutiques. Et même en passant, sur la place de l’Eglise, à Vieux-Charmont, au moment où le curé raccompagne les enfants après le catéchisme.

Les CRS regagnent leurs départements d’origine, les Bouches-du-Rhône, le Haut-Rhin et le Rhône. Ils laissent à Sochaux deux cadavres et deux infirmes…

Le drapeau rouge flotte sur l’usine

Libération, 30 juin 2008 : Juin meurtrier à Sochaux

Les événements tirent à leur fin. La grève des usines Peugeot se conclut par des acquis sociaux et salariaux. Un bilan endeuillé par la mort de deux ouvriers.

Deux hommes sont morts pendant la grève de mai-juin 1968 aux usines Peugeot de Sochaux (Doubs). Ils s’appelaient Pierre Beylot et Henri Blanchet. Ils avaient 24 et 49 ans. Le premier a été tué d’une balle tirée par un CRS, le second a chuté d’un mur. Cela s’est passé le 11 juin, au cours de violents affrontements entre ouvriers et forces de l’ordre chargées de «libérer» l’usine. Dans un petit square, près de l’actuelle entrée de l’immense site industriel, une stèle marque le souvenir des deux victimes : «A la mémoire de Pierre Beylot et Henri Blanchet, tombés pour le libre exercice du droit de grève.»

En 1968, Peugeot emploie 25 000 salariés à Sochaux. Dans la première quinzaine de mai, il ne se passe rien. «Le 17 mai, on nous a présenté le nouveau modèle 504, se souvient Gilbert Marion, ajusteur outilleur et syndicaliste CFDT à l’époque. C’était bizarre d’être dans cette atmosphère feutrée alors que tout le pays était en grève.» La grève avec occupation est finalement votée le 20 mai. Pour expliquer ce déclenchement tardif du mouvement, les syndicalistes invoquent le cuisant échec de la grève de 1965 pour une augmentation de 20 centimes de l’heure. En fait, «les ouvriers de Peugeot sont un peu en retard sur ceux de Renault, mais ils sont tout à fait en phase avec la grève générale», explique l’historien Nicolas Hatzfeld, qui vint s’«établir» chez Peugeot entre 1971 et 1975 : «Ils sont en grève dans leurs têtes avant de passer à l’acte.»

A l’intérieur de l’usine, l’occupation s’organise. «A la forge, à l’emboutissage, à la carrosserie, des comités de base se mettent en place pour former les piquets de grève», rappelle Gilbert Marion. Dans les ateliers, les occupants jouent aux cartes et aux boules, suivent les événements à la radio. La direction est reléguée à l’extérieur et la prise de contrôle de l’usine se nourrit de symboles : une mitraillette factice perchée sur le toit d’une loge de «garde-chiourme», des fresques peintes sur les murs d’enceinte, montrant un métallo terrassant un lion – emblème de Peugeot.

La parole libérée

Les occupants sont entre 200 et 300, parfois moins les week-ends. Chaque soir, ils tiennent un «comité central de grève».«Petit à petit, ces réunions sont devenues des forums. C’est là que la parole s’est libérée, explique Gilbert Marion. On discutait de ce qui se passait au niveau national, de la politique, du devenir de la société. Mai 68, je l’ai vécu comme une révélation. Ça a fait évoluer ma conscience politique.» Les jeunes ouvriers «gauchistes» qui prennent la parole ne sont pas toujours en phase avec les syndicats qui ont transmis une liste de revendications à la direction. «Le jour où j’ai entendu Séguy dire à la radio que les ouvriers de Renault pouvaient reprendre le travail parce qu’ils avaient obtenu des augmentations, je n’y comprenais rien du tout», se souvient Noël Hennequin, encarté CFDT à l’époque et sensible aux idées des «révolutionnaires» : «On n’était pas là pour se battre pour nos 20 centimes comme en 1965 , on était là pour tout changer, pour prendre le contrôle de l’usine à la place du patron qui nous exploitait.»

«Le comité de grève devait faire la part des choses entre ce que souhaitaient quelques-uns des 200 occupants et ce que voulaient les 25 000 autres ouvriers qui n’étaient pas présents aux forums», explique Jean Cadet, technicien au service exportation en 1968 et secrétaire à la propagande de la CGT. Les négociations avec la direction débutent le 31 mai mais n’avancent pas. Deux scrutins sont organisés qui donnent une courte majorité pour la reprise, prévue le 10 juin au matin. «A midi, l’usine était à nouveau occupée. Personne n’avait envie de reprendre. De toute façon, on n’avait rien obtenu, ou trois fois rien», raconte Noël Hennequin. «C’est reparti de la base, poursuit Jean Cadet. Et cette fois, il y avait beaucoup de monde qui occupait.» Qui a pris la décision de faire intervenir les forces de l’ordre à ce moment ? «Tout se joue à Paris, répond Nicolas Hatzfeld. Il y a une volonté gouvernementale de forcer à la reprise dans l’automobile, une branche symbolique, en évitant de toucher à Billancourt, qui est trop proche du quartier Latin.»

Cailloux et lacrymogènes

Vers 3 heures du matin, le 11 juin, CRS et gardes mobiles dispersent les piquets de grève. A 4 heures, les non-grévistes, invités à reprendre le travail par la direction, descendent des cars de ramassage et se retrouvent au milieu des affrontements, matraqués à leur tour. C’est l’engrenage, qui va encore se gripper quand se répand la nouvelle de la mort de Pierre Beylot, tué dans la matinée. Barricades et jets de cailloux contre grenades lacrymogènes ou offensives, parfois lancées en chapelets. Les CRS sont retranchés dans l’usine, encerclés par les ouvriers Peugeot et d’autres venus du pays de Montbéliard. «C’était la classe ouvrière qu’on attaquait», explique l’un d’eux dans le film Sochaux, 11 juin 1968.

Les CRS se retirent en début de soirée. Le bilan est lourd : deux morts et plus de 150 blessés chez les ouvriers, dont plusieurs touchés par balle. Assez vite, la nouvelle se répand – elle circule toujours autour de Sochaux – que des CRS ont aussi été tués. «J’étais persuadé que cette histoire était vraie, mais je me suis vite aperçu que ce n’était qu’une rumeur», affirme Florian Pasqualini qui, dans le cadre d’un master d’histoire contemporaine sur Mai 68 autour de Montbéliard, a consacré à cette affaire une partie de ses recherches.

L’usine reste fermée jusqu’au 20 juin. Les négociations se déroulent à l’extérieur. Au final, les grévistes obtiennent une augmentation de 14 %, l’intégration des primes de participation dans le salaire, une réduction de soixante-quinze minutes de temps de travail hebdomadaire et la reconnaissance de l’action syndicale dans l’usine. «Ce qui a été gagné, ce n’était quand même pas rien», admet Noël Hennequin, qui rêvait de «tout changer». «Ce sont des acquis concrets dont nous bénéficions encore aujourd’hui», commente Bruno Lemerle, actuel responsable de la CGT à Sochaux.

Affrontements du 11 juin 1968 à Sochaux

L’Est Républicain, 28 février 2018 – Mai 68 : ils en font un vrai feuilleton

Pour le cinquantenaire, l’union locale CGT du pays de Montbéliard multiplie, entre mai et juin, les expositions, débats, concerts. Les militants, anciens et nouveaux, ont même créé un roman à partir de la véritable histoire locale.

« Dans l’imaginaire collectif et notamment dans celui des plus jeunes, Mai 68, c’est d’abord la révolte étudiante, l’effervescence du Quartier latin… » Sous les pavés la plage donc. Sauf qu’ici, dans l’alors très industriel et industrieux pays de Montbéliard, le souffle révolutionnaire s’est lui essentiellement décliné, comme le souligne Véronique Bourquin Valzer, la responsable de l’Atelier, sous forme de luttes ouvrières encore plus fortes qu’ailleurs en France.

Notre territoire détient en outre, dans ces événements dont on célébrera le cinquantenaire dans quelques mois, une triste particularité : c’est aussi le seul endroit où l’on dénombre deux morts (Pierre Beylot, Henri Blanchet), deux ouvriers gravement blessés (ils auront le pied arraché) et 150 blessés, à l’issue d’une manifestation pacifique (et de 22 jours de grève) le 11 juin 1968 devant l’ancienne ARS à Montbéliard.

Le tourbillon de la vie

Pour se souvenir des camarades tombés, victimes, dixit Bruno Lemerle, représentant des retraités, des « violences policières et de l’entêtement du patronat », la CGT, qui fut le fer de lance du mouvement, n’a pas attendu le cinquantenaire. Depuis ce funeste 11 juin, tous les ans, elle rend hommage aux disparus devant la stèle du square Dagnaux. Cela posé, le syndicat, qui n’oublie pas, a, pour cet anniversaire, la forte volonté de se tourner vers l’avenir et de toucher les jeunes. « Le but est de faire connaître aux générations d’aujourd’hui les motivations et la détermination des générations d’hier », souligne Guy Mongery. « On ne veut pas se focaliser sur le passé, mais plutôt savoir quelle empreinte ont laissé les événements. »

L’homme fait partie du « groupe 68 », qui mêle jeunes et anciens militants CGT, et qui depuis huit mois planche sur les célébrations locales. Elles se dérouleront du 28 avril au 11 juin (ci-dessous), en huit phases, trois dates emblématiques et un fil rouge. Ce dernier, c’est un feuilleton en neuf épisodes. Pas de panique, il ne s’agit pas de Dallas ! Le feuilleton en question est écrit, dans le genre popularisé, au XIXe siècle, par Eugène Sue et Maurice Leblanc.

L’histoire ? Celle de deux héros fictifs, Jeanne et Lucien. À Sochaux, et plus largement dans tout le pays de Montbéliard, le couple est plongé dans l’effervescence, parfois tragique, des événements. En ce qui concerne ces derniers, tout est vrai : les épisodes ont été écrits, à plusieurs mains, à partir des témoignages de ceux qui ont vécu Mai 68. « Chacun peut se reconnaître dans ce feuilleton, se demander ce qu’il aurait fait à l’époque », souligne Bruno Lemerle.

Le vent se lève

Ce « roman vrai », où le couple habite en face de chez Pierre Beylot à la Chiffogne, sera présenté, sous forme d’épisodes dans différentes entreprises (dont PSA à Sochaux) du pays de Montbéliard. L’initiative, inédite, a également retenu l’attention d’un éditeur : sous le titre « Jeanne et Lucien dans le tourbillon de 1968 », un livre sortira de presse à la mi-avril et sera publié aux « Belles Lettres ».

« On peut vraiment se mettre dans la peau des héros », note Aurore Métais, jeune membre du groupe 68. « C’est important car se souvenir, c’est bien mais que la lutte de nos aînés serve pour l’avenir c’est encore mieux. » Cinquante ans après, un souffle de jeunesse mais aussi un vent de fronde se lèvent sur le pays de Montbéliard. Vivifiant, non ?

 

 
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