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23/04/2016

« Pas une seule nuit de repos pour le gouvernement »

http://www.politis.fr/articles/2016/04/pas-une-seule-nuit-de-repos-pour-le-gouvernement-34590/

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Une action contre la loi travail, le plan Hirsch ou encore le décret Socle de la SNCF était organisée ce jeudi dans Paris, en marge de Nuit debout.

Réunie à Toulouse ce week-end, la Coordination nationale des étudiants a discuté stratégie. Au programme, l'organisation des prochains rassemblements (du 26 et 28 avril, puis du 1er et du 3 mai) pour contribuer à accélérer le rythme de la mobilisation «plutôt que de jouer à saute-mouton entre les dates».

«Nous nous sommes rendus compte que le mouvement était structuré et organisé, mais que nos actions n’étaient pas toujours visibles», explique Lucie, l’une des porte-paroles de la CNE, mandatée pour quinze jours. En effet, de nombreux événements sont organisés partout en France, mais peu sont relayés dans les médias. Et la Coordination l’a promis dans son communiqué «il n’y aura plus un seul jour ou une seule nuit de repos pour le gouvernement et le Medef».

Ce jeudi matin, sur le parvis de la gare d’Austerlitz, peu de monde est au rendez-vous. «Nous sommes obligés de nous cacher, sinon, nous sommes encerclés avant même le début de l’action», commente Ilhame, elle aussi porte-parole, aux côtés de Lucie et Manon pour qui cette action vise à démontrer que «les vacances ne sont pas synonymes du désengagement des étudiants, mais permet au contraire de nous unir et de préparer la convergence des luttes avec les travailleurs».

Installés dans les cafés ou assis sur les sièges de la gare, les contestataires se préparent à la manifestation en toute discrétion, incognito, ou presque. Si cette action n’a pas été publiquement annoncée, les policiers sont déjà déployés dans les rues adjacentes.

Finalement réunis près des rails, sans toutefois bloquer les trains, les manifestants entament leurs chants de revendications et appellent les cheminots à les rejoindre. Distribution de tracts, interventions au micro pour expliquer l’objet de cette intervention et promenades dans les couloirs de la gare ne font pas sourire tous les voyageurs, mais permettent de sensibiliser à la convergence des luttes. Organisée par les membres de la coordination francilienne des étudiants et de la commission «Grève générale» du mouvement Nuit debout, la manifestation permet de témoigner de la solidarité du mouvement à l'égard des travailleurs de la SNCF qui seront en grève le 26 avril contre le décret-socle et la nouvelle convention collective.

Escorté par les CRS et rejoint par quelques cheminots, le cortège se dirige finalement vers l’hôpital de la Salpêtrière dans l'intention d'effectuer une même opération de sensibilisation. Cette fois, il s'agit de se montrer solidaire vis-à-vis du personnel hospitalier mobilisé contre le plan Hirsch.

Fidèles «compagnons de route» depuis le début de la contestation, les policiers sont désormais presque aussi nombreux que les manifestants et bloquent l'accès au site de l'hôpital. Agacée, Ilhame dénonce une «présence illégitime»

L’État d’urgence légitime la présence policière, et nie l’urgence sociale. C’est pour faire taire les gens. Mais secrètement, nous sommes beaucoup à espérer qu’ils retirent leurs casques.

© Politis

Une volonté qui, sans surprise, n’est pas exaucée. Au contraire, les CRS continuent de s’opposer aux manifestants, bien que le cortège souhaite seulement traverser le complexe et entamer des négociations. Empêchés, ils décident finalement de prendre le métro, mais là encore, font face aux boucliers. Après avoir pris la rue et bloqués la circulation, les négociations reprennent. De nouveau, le cortège se trouve devant les grilles de l’hôpital, en chanson : «Avec la loi El-Khomri / On s’ra précaire tout notre vie / Plus facilement licencié / Ça ne peux plus durer / On doit se mobiliser.»

Quarante-cinq minutes plus tard, les grilles s’ouvrent enfin sous les applaudissements de la petite foule encore encerclée par les CRS. Malgré l'autorisation de traverser l'hôpital, les manifestants demeurent particulièrement contrôlés. Indignée d’un tel dispositif, une femme présente sur le site n’hésite d'ailleurs pas interpeller les CRS et à exprimer sa colère : «Vous êtes ridicules ! Je reviens d’Égypte, et même là-bas, ça n’est pas comme ça.» Devant, derrière ou sur les côtés, moins d’un mètre séparent les CRS entre eux. Pas plus d'espace n'est permis avec le reste du cortège.

© Politis

Malgré tout ça, l'action se déroule comme prévue. Aux fenêtres, les membres du personnel saluent le cortège et prennent les tracts distribués par les étudiants et quelques bouteilles d’eau sont distribuées en retour.

Dispersés au métro Chevaleret, les manifestants promettent d'autres types d'actions dans les prochains jours tandis que deux policiers bavardent tranquillement devant cette affiche publicitaire :

© Politis


 

22/04/2016

JL MELENCHON A MONTREAL...SOUVERAINTE DES PEUPLES

Jean-Luc Mélenchon
Photo: Bertrand Langlois Agence France-Presse Jean-Luc Mélenchon

 

Tout juste débarqué d’avion pour une visite de quelques jours à Montréal, le candidat à la présidentielle française Jean-Luc Mélenchon parle de la nécessaire souveraineté des peuples et des dangers des accords économiques entre l’Union européenne et le Canada.


« Les preuves d’amour, ça ne se maîtrise pas », dit Jean-Luc Mélenchon, assis à une terrasse de gazon synthétique que s’affaire à nettoyer un employé de l’hôtel où il est descendu à Montréal. Habitué de l’Amérique du Sud, le candidat qui s’est lancé en solo dans la course à la présidence française en est à sa première visite au Québec. Il situe néanmoins d’emblée le Québec au coeur d’un espace politique dont il souhaite l’avènement.

 

Orateur redoutable, Jean-Luc Mélenchon affirme avoir eu le projet de venir au Québec au cours de sa campagne, mais que « les choses se sont un peu accélérées, voire beaucoup ». Dans les sondages, dit-il, « je suis en train de croiser M. Hollande », en partie à cause de la chute de popularité de celui-ci. À la surprise générale, les deux flotteraient désormais autour des 16 % d’appuis. En 2012, Mélenchon avait obtenu 11 % des voix, et terminé quatrième.

 

L’homme est connu pour sa liberté de parole. « Pour faire entrer des sujets théoriques dans le débat public, j’utilise mon personnage avec tout ce qu’il comporte d’anguleux, de polémique. »

 

Devant l’« échec » de l’Europe, il plaide ainsi pour la souveraineté du peuple. Et n’hésite pas à faire le pont avec la question nationale québécoise. « Le souverainisme québécois peut être tout à fait analysé comme une expression de cette volonté quasi génétique des communautés humaines de maîtriser les groupes humains qui les composent et les territoires dans lesquels ils vivent. »

 

L’homme politique est-il à situer dans le principe « ni ingérence ni indifférence » que soutenait le président Sarkozy à l’égard du Québec ? Il sourit. « Quel peut bien être le sens d’un truc pareil ? C’est pour faire plaisir à Ottawa et à Québec en même temps. Ce n’est pas vrai ! Spontanément, tous les Français sont amoureux du Québec francophone. » Il va tout de suite plus loin. « Par conséquent, vous savez comme moi que les preuves d’amour, ça ne se maîtrise pas. Vous en avez eu un illustrissime exemple avec le général de Gaulle. » Mélenchon évoque le « Vive le Québec libre ». « Il n’était pas parti pour vous dire ça. Et ça a été plus fort que lui. Voilà : il faut mettre les choses à leur place. »

 

La francophonie plutôt que l’Europe

 

L’Europe, dit-il, se dirige tout droit vers un échec. « On a pris la méthode la plus absurde qui soit, dès que le libéralisme s’est imposé. […] On a dit : “Vous êtes tous dedans et vous êtes obligés d’être dans une compétition accrue.” On n’a jamais vu un truc pareil : réunir des gens pour qu’ils s’affrontent plus violemment. Car c’est ce qui se passe, avec interdiction d’harmonisations sociales et d’harmonisations fiscales. »

 

L’échec de l’Europe est tout d’abord moral, avec « l’affaire des réfugiés », « l’explosion de la pauvreté ». L’échec est aussi politique : « aucune volonté commune n’apparaît ». Puis l’échec est économique : « l’Europe est devenue une zone d’appauvrissement ».

 

Dans cette perspective, Mélenchon veut explorer l’idée que la francophonie pourrait devenir un espace politique. « Les relations réelles sont-elles seulement matérielles, marquées par des contrats sociaux tels que la relation de travail ? Ou sont-elles aussi culturelles ? Ma singularité est que je pense que les relations culturelles sont premières, que c’est à travers elles que les relations sociales se construisent. »

 

L’Europe est à devenir un poison violent ordinaire du monde, selon Mélenchon. « Il y a une sorte d’arrogance post-coloniale qui décidément ne lâchera jamais les Européens. Ils se sentent en droit de faire la leçon à tout le monde, sans tenir compte du fait que le monde a changé. » D’ailleurs, dit-il, « vous en avez eu une petite démonstration [en mars] avec Mme [Marine] Le Pen, qui est venue vous expliquer comment il fallait faire. Au-delà même de ce qu’elle raconte, c’est l’attitude qui est incroyable. […] Il faut faire l’inverse. Regarder ce que les gens font. »

 

Il n’aime pas la tendance à l’enfermement identitaire. Heureusement, dit-il, « vous n’êtes pas en train de croupir dans cette idée de déchéance de la nationalité [le gouvernement Trudeau a abrogé la loi conservatrice en février], ni de cette folie de l’identité, de la religion ».

 

Libre-échange et inquiétudes

 Cette visite éclair au Québec est l’occasion de discuter des problèmes qui couvent derrière des accords de libre-échange avec l’Europe. L’Accord économique et commercial global (AECG) entre le Canada et l’Union européenne lui apparaît inquiétant. Il s’agit « de l’inconnu absolu ». Heureusement, dit-il, la classe politique commence à en être un peu mieux informée, à s’en inquiéter. 

Son programme politique s’oppose à pareil traité. « Vous savez qu’une des ruses de cette bureaucratie sans visage qu’est la Commission européenne est de changer sans arrêt le nom des objets qui sont mis sur la table. Elle finit de rendre le débat impossible parce que déjà c’est écrit dans une langue qui ne parle pas au commun des mortels. C’est la langue sacrée de la religion libérale, vue par l’Europe. » Il observe que ces tractations ont changé de nom tous les six mois. « Cela a été négocié dans une obscurité opaque. […] Jusqu’en 2014, il n’y avait aucun document qui circulait. C’est une chose inouïe ! »

 

Or les documents du Partenariat transatlantique de commerce et d’investissement (PTCI) et ceux de l’AECG circuleront au moment de la campagne présidentielle, regrette Mélenchon. Cette année 2017 ne lui semble pas du tout un bon moment pour discuter de nouveaux traités complexes qu’il critique par ailleurs sur la base d’un constat d’échec de l’Union européenne.

 

Au Québec, il doit rencontrer à ce sujet le mouvement syndical, des représentants du Parti québécois, du Nouveau Parti démocratique et de Québec solidaire. Pour le reste, il répète être ici pour apprendre et écouter.

 

Les États-Unis? Il admire Bernie Sanders, mais affirme que sa détestation de l’arrogance de ce pays l’a longtemps empêché de voir la révolte qui y couvait. Hillary Clinton lui apparaît comme un des derniers avatars d’un monde voué à la destruction de tout idéal socialiste, comme l’était auparavant un Tony Blair.

 

Avec Guy Taillefer

 

Samedi, Jean-Luc Mélenchon présente à la Grande Bibliothèque une conférence avec Gabriel Nadeau-Dubois.

ILS APPELLENT LA SOCIETE GENERALE A ABANDONNER SA PLAINTE

Environ 80 personnalités appellent dans une tribune la Société Générale à abandonner sa plainte liée aux "Panama Papers" contre Jean-Luc Mélenchon, l'ex-trader Jérôme Kerviel et l'avocat de celui-ci, David Koubbi, tout en "exigeant des mesures efficaces" contre la "participation" de banques françaises à l'évasion fiscale.


Les signataires de cette tribune à paraître dans Marianne vendredi "exigent que des mesures efficaces soient prises pour qu'aucune banque française ne participe plus à l'évasion fiscale, et de la Société Générale qu'elle abandonne immédiatement sa plainte", annoncée le 7 avril, contre le dirigeant du Parti de gauche, M. Kerviel et Me Koubbi.


M. Mélenchon avait affirmé que les dirigeants de la banque étaient des "menteurs" qui devaient "être châtiés", tandis que M. Kerviel avait déclaré que la Société Générale était "multirécidiviste des infractions". La banque y avait vu des propos "calomnieux".


"Au-delà de nos différentes opinions politiques et sensibilités, nous tenons à affirmer notre pleine solidarité avec ces trois personnalités qui ont dit avec leurs mots ce que nous sommes très nombreux à penser.

Nous n'acceptons pas que ceux qui réclament la vérité soient poursuivis par ceux qui participent à l'évasion fiscale et l'organisent à l'échelle internationale", affirment les signataires.


Figurent dans cette liste des personnalités politiques et du monde associatif (Eva Joly, Olivier Besancenot, Clémentine Autain, Marie-George Buffet, Pascal Cherki, Sergio Coronado, Karima Delli, Yann Galut, Noël Mamère, Philippe Poutou, Caroline de Haas, etc.), médiatiques (Edwy Plenel, François Ruffin, Denis Robert, Daniel Mermet, Eric Naulleau...) mais aussi du monde de la culture (Annie Ernaux, Bruno Gaccio, Roger Martelli, Mathieu Kassovitz, Benjamin Stora, Gérald Dahan, Francis Lalanne, etc.)


Pour ces signataires, "il est évident que Frédéric Oudéa", le directeur général de la banque, "n'a pas dit la vérité" lorsqu'il a été interrogé au Sénat en 2012.


La Société Générale fait partie des banques mentionnées dans l'affaire Panama Papers pour avoir ouvert pour le compte de clients 979 sociétés offshore en faisant appel au cabinet d'avocats panaméen Mossack Fonseca en une quarantaine d'années.


La banque française s'est déjà défendue en indiquant que quelques dizaines de sociétés offshore créées pour ses clients via Mossack Fonseca étaient encore en activité et qu'elles étaient gérées de façon "totalement transparente".

 
 

14/04/2016

JL M 2017 "C A VOUS" ce soir à 19 Heures

Capture JLM C A VOUS.JPG

D'un siècle à l'autre par François MASPERO (POLITIS)

Couverture de l’Hebdo Politis N°1398

« D’un siècle à l’autre », par François Maspero

François Maspero est mort le 12 avril 2015. Un an après, nous ne voulions pas laisser passer cette date anniversaire sans célébrer la mémoire de cet homme attachant et exigeant, qui a marqué la seconde moitié du XXème siècle par ses engagements et ses activités de libraire, d’éditeur et d’écrivain.

En 2008, pour les 20 ans d’existence de Politis, nous lui avions demandé de constituer sa chronologie des grands événements des deux dernières décennies. Il nous avait ainsi fait l’honneur d’être notre « grand témoin ». Voici le texte qu’il nous avait offert.

Illustration - « D’un siècle à l’autre », par François Maspero VON LINTEL/AFP

1989. Chute du mur de Berlin. Conséquence de la tentative, qui échouera deux ans plus tard, de réformes démocratiques de l'empire soviétique (Glasnost et Perestroïka) par Gorbatchev, elle marque le passage d'une ère à une autre : les séquelles de la Deuxième Guerre mondiale sont définitivement liquidées, et nul ne peut le regretter. Au-delà de la réunification allemande, la bipolarisation ­ monde communiste, monde capitaliste ­ qui partage le monde depuis 1945, a vécu. Un vent de liberté semble alors souffler sur la planète. Dix-neuf ans plus tard, qu'en reste-t-il ?

Place désormais à l'économie de marché mondialisée : toute-puissance de la Banque mondiale, du FMI, de l'OMC, du G8... Le « nouvel ordre mondial » élimine progressivement le politique au profit du tout-économique. Une autre bipolarisation ­ Nord et Sud ­ s'affirme. Dans les anciens pays dits socialistes, une nouvelle classe d'affairistes accapare le pouvoir, éliminant les anciens dissidents et opposants démocratiques. L'écart entre pays riches et pays pauvres se creuse aussi au sein de leurs populations. Les « flux migratoires » augmentent d'année en année. De nouveaux murs apparaissent : mur de la frontière mexicaine, mur d'Israël, murs de l'espace Schengen. Les migrants meurent par milliers entre l'Afrique et l'Europe, l'Amérique latine et États-Unis. Centres de rétention et zones d'attente se multiplient.

1991-1995. La guerre en ex-Yougoslavie. Au coeur de l'Europe, une guerre fait quelque 200 000 morts (pour la plupart des civils) et des millions de personnes déplacées, les villes et les campagnes sont détruites.

S'il est, vu d'ici, un point à souligner, c'est celui du rôle des forces d'interposition des Nations unies, puis de l'Otan. Il est vrai que la grande affaire militaire, en 1991, était de secourir le pauvre petit Koweit, État hautement démocratique. Notre glorieuse division Daguet s'y est illustrée à coups d'obus à uranium appauvri. Le pétrole du Koweit devait justifier une guerre (mais pas de sauver la vie des Kurdes gazés par Sadam Hussein) ; quel intérêt stratégique présentait la Bosnie ? Les armées et les milices croates et serbes n'auraient probablement guère tenu plus longtemps que l'armée irakienne devant la puissance de feu des forces engagées dans le Golfe. À la place, on a eu droit à une magnifique illustration du droit d'ingérence humanitaire. Conséquences : l'interminable siège de Sarajevo, livré aux tirs ciblés serbes sous la bonne garde de la Forpronu ; des massacres de masse, Vukovar, Srebenica, sous le regard des forces internationales.

Question : le rôle principal d'une armée moderne suréquipée est-il de distribuer des colis et d'alimenter le marché noir des mafias locales ? Il faut rendre cette justice à Jacques Chirac : s'il n'est pas allé faire quelques heures de figuration à Sarajevo comme son prédécesseur, sa décision, en août 1995, après le massacre sur le marché de Sarajevo par les obus serbes, de faire libérer la route du mont Igman par la Force d'intervention rapide, a montré qu'il était possible, en moins d'une semaine, de mettre fin à un siège de 1 350 jours ­ et, quatre mois plus tard, d'arrêter enfin la guerre. Mais à quel prix ! C'est de ce temps que date un dicton, né à Sarajevo : aujourd'hui, le meilleur moyen, dans une guerre, de ne pas se faire tuer, est d'être militaire.

1992. Bernard Tapie ministre de la ville. La gauche au pouvoir avait suscité l'espoir d'une prise en compte en profondeur de la question urbaine. L'entrée de Tapie au gouvernement en sonne le glas. En 1983, un rapport avait fixé un objectif : « Ensemble, refaire la ville ». Allait-on enfin admettre que ce qui devrait constituer la vie active et les forces vives de la nation s'était déplacé des centres historiques des villes vers ce qu'on persiste à appeler leur périphérie ?

Bernard Tapie est un affairiste dont le bagout a fait un personnage médiatique : première intrusion du star-system dans le politique. Mesure phare : le parrainage des quartiers par les grandes entreprises (celles-là mêmes qui mettent leurs habitants au chômage).

La suite, ce sont quinze ans de mesures plus ou moins placebo avec toujours le même binôme : prévention (plus, quand c'est la gauche) et répression (beaucoup plus, quand c'est la droite). Un leitmotiv : « intégration ». Mais qu'est-ce que l'intégration (et à quoi servent la prévention et la répression) sans l'emploi ? Chevènement (1998) qualifie ces Français dont il est incapable d'assurer l'avenir de « sauvageons » ; Sarkozy (2005), de « racaille » . M. Bédier, éphémère ministre des prisons en 2002, est plus franc : « Ça sera la guerre. » Révoltes du mal-être, voire du désespoir, les déchaînements sporadiques dans les banlieues n'ont, c'est vrai, aucune forme politique, ni dans leur organisation, ni dans leurs objectifs : ils sont, au sens propre, « inqualifiables ». Mais refuser de voir que leurs causes sont essentiellement politiques, c'est, pour notre société, suicidaire.

1994. Fin de l'apartheid. L'accord entre Frederik De Klerk et Nelson Mandela sur des élections libres au suffrage universel qui met fin à l'apartheid est à considérer comme une victoire majeure de la lutte contre le racisme ­ au même titre que la fin de la ségrégation aux États-Unis en 1956 : combats gagnés par les mouvements noirs dans les deux pays, mais aussi par des militants blancs pour l'égalité des droits, sur le plan national et international. (Cette dernière précision pour rappeler que tout «~anti-américanisme~» se fonde sur une méconnaissance crasse de l'histoire des États-Unis, et que, là comme ailleurs, je ne confondrai jamais la politique d'un pays avec son peuple.)

Quelles qu'en soient les suites, les inégalités qui ne sont pas près de s'éteindre, pour la première fois un État africain s'affirme comme une puissance de premier ordre sur le continent, dégagée de l'emprise néocoloniale.

En évoquant la figure de Nelson Mandela, il faut rappeler qu'il y eut, lors des indépendances, d'autres « sages » africains, tels que Julius Nyerere en Tanzanie, dont certains furent souvent longtemps emprisonnés comme Mandela par les puissances coloniales : Jomo Kenyatta au Kenya, N'Krumah au Ghana... Et, surtout, que la liste est grande des leaders africains porteurs d'un réel esprit démocratique qui furent éliminés physiquement juste avant ou peu après l'accession des anciennes colonies à l'indépendance, afin de faire place nette pour les pions du néocolonialisme : au Congo, Patrice Lumumba ; au Cameroun, le syndicaliste Um N'yobé, assassiné par l'armée française, le docteur Félix Moumié, assassiné par les services secrets français et l'économiste Osendé Afana, par l'armée d'Ahidjo ; en Guinée-Bissau, Amilcar Cabral, leader de dimension continentale ; au Mali, Modibo Keita, empoisonné dans sa prison après un coup d'État... Et bien d'autres.

1998. Extradition de Pinochet. L'extradition (de Grande-Bretagne) d'un ancien chef d'État assassin et tortionnaire est une première, depuis la fin de la Deuxième Guerre mondiale. Elle est à rapprocher d'un autre progrès encourageant du droit international, la création de la CPI (Cour pénale internationale) en 2002 ­ distincte des TPI (tribunaux pénaux internationaux) formés, depuis 1993, pour des cas spécifiques, sur mandat des Nations unies, et à ce jour au nombre de trois : pour la Yougoslavie, le Rwanda et la Sierra Leone.

À noter que, parmi les pays qui n'ont pas ratifié le statut de la CPI, figurent la Chine, la Russie, Cuba, Israël et les États-Unis (ces derniers ayant longtemps fait pression sur des pays membres de l'ONU pour empêcher son adoption).

Le cas de Saddam Hussein aurait dû relever de la CPI. Mais le traduire devant un tribunal international conduisait à mettre en évidence le soutien indéfectible que lui ont apporté pendant des années des pays comme les États-Unis, la France et l'Allemagne, qui risquaient de se retrouver accusés de complicité de crimes contre l'humanité.

1998-2000. Loi sur les 35 heures. Rare, voire unique, est une réforme sociale aussi courageuse dans les annales de la Ve République. Réduire le temps de travail, mesure authentiquement de gauche, signifiait, raisonnablement, combler les heures rendues vacantes par l'engagement des travailleurs au chômage. Les choses se sont gâtées quand le Premier ministre, qui en était l'initiateur avec sa ministre de l'Emploi et de la Solidarité, a entrepris de pratiquer le grand écart : satisfaire l'exigence d'emploi des travailleurs et assurer les employeurs que cela ne leur coûterait rien. Dès lors, même si l'on admet le chiffre probable de 350 000 emplois ainsi créés (Martine Aubry, en revendique 600 000), la mesure, sous le gouvernement même de Lionel Jospin, de concession en concession, s'est progressivement vidée de son contenu. Nous en sommes aujourd'hui (entre autres) au « travailler plus pour gagner plus » sarkozyesque. Il paraît que ça générera de nouveaux emplois : la croissance y pourvoira. Comprenne qui pourra.

1999. Seattle. Première manifestation altermondialiste à l'échelle planétaire. Elle sera suivie de Gênes, Davos, Porto Alegre... Face à un monde où l'être humain est réduit à sa seule valeur marchande, quelles solutions alternatives ? Des myriades d'initiatives « citoyennes » peuvent se confronter, des réseaux coordonner leurs actions. Remise en cause du dogme de la croissance (une croissance annuelle de 3 % aboutirait, en cent ans, à un taux de 2 000 % !), mise en oeuvre de notions telles que développement durable et commerce équitable, nouvelles normes de régulation pour mettre fin à la déstabilisation des économies locales qui génère chômage, disparition du tissu social, paupérisation, guerres, migrations. Placer la justice sociale au centre de l'économie, réactiver les notions de services publics et de société solidaire. Dans le domaine de l'écologie, l'altermondialisme a plus fait pour l'avenir de la planète que tous les Nicolas Hulot.

Il n'y a pas un mouvement altermondialiste soudé et homogène, contrairement à la représentation qu'en donnent ceux qui ont trouvé en lui un Grand Satan à invectiver. Révolutionnaires radicaux et doux réformistes s'y croisent. Sa diversité est sa richesse. Et sa faiblesse. Une inquiétude : que pèsent toutes ces luttes trop souvent disparates, dispersées, contradictoires, voire divergentes, face à l'immense capacité de récupération des firmes multinationales et des forces politiques qu'elles contrôlent ? Une certitude : on n'a pas le choix, il en va de l'avenir de la planète.

2000. Sharon sur l'esplanade des mosquées. Même s'il n'avait pas concrétisé les espoirs suscités par les accords d'Oslo, le sommet de Camp David, pour infructueux qu'il ait été, laissait encore la porte ouverte à une fragile coexistence. Qui a voyagé en Palestine à cette époque a été témoin du début d'essor économique qui s'y manifestait. La diaspora palestinienne y investissait en force : une chance se présentait, pour Israël de vivre en paix, et pour la Palestine de devenir une plaque tournante des échanges commerciaux entre l'Ouest et le Moyen-Orient.

L'acte de provocation de Sharon, moins de deux mois après Camp-David, marque la volonté délibérée de casser ce qui restait du processus. Lui-même a exposé dans ses Mémoires que toute négociation politique avec les Arabes doit passer par la démonstration d'une force supérieure à la leur. Il savait qu'il donnerait le signal de la deuxième Intifada, qu'il favoriserait l'éclatement politique de l'Autorité palestinienne et la montée en puissance du Hamas, jusqu'au moment où celui-ci pourrait être désigné comme l'ennemi à abattre : ce Hamas, qualifié de complice du terrorisme mondial, qui, tant qu'il existerait, permettrait de refuser toute négociation raisonnable. Objectif atteint. Les instances internationales, après avoir encouragé et supervisé des élections démocratiques en Palestine, ont rejeté le Hamas vainqueur comme un interlocuteur valable.

Mais la question fondamentale est : compte tenu de la situation actuelle ­ prolifération des colonies de peuplement, tracé du Mur et morcellement de la Cisjordanie par le réseau des autoroutes de contournement ­, un État palestinien, dont, de facto , la continuité du territoire est irréalisable, est-il encore, tout simplement, viable ?

2001. 11 septembre. Passé le premier choc, il est apparu que, pour mettre Al Qaida hors d'état de nuire, il fallait non seulement le traquer physiquement, mais mettre au jour ses réseaux financiers. Passons sur le premier point, guerre d'Afghanistan, désignation aberrante de Saddam Hussein comme complice, déchaînement des intégrismes de tout poil, axe du bien, axe du mal. Sur le second point, le silence s'est vite fait. Les capitaux occultes circulent toujours à la vitesse de l'éclair. Les paradis fiscaux se portent bien.

Remarque : le fameux « nous sommes tous Américains » n'a certes rien pour offusquer un internationaliste, solidaire par définition. À condition, toutefois, que, par égard aux 150 000 victimes algériennes d'un semblable fanatisme prétendument religieux, on n'ait pas oublié de dire : « Nous sommes tous Algériens. » Sinon, il y a deux poids et deux mesures.

2003. Loi sur le voile. L'Éducation nationale ayant constaté qu'un millier de filles se présentaient en classe coiffées d'un foulard, décrète cette situation intolérable. Décision : tolérance zéro. Le principe français de laïcité exige que l'on soit décoiffé. Qui dit voile dit islamisme, qui dit islamisme dit intégrisme, qui dit intégrisme dit obscurantisme et terrorisme en puissance. La nation des droits de l'homme est en danger. Une loi sur les signes extérieurs d'appartenance religieuse s'impose. Je ne suis pas un défenseur du voile. Mais, faisant mienne la formulation de Daniel Bensaïd 1, je préfère « combattre les symboles de l'aliénation religieuse par la persuasion sans en confier la mission à l'État » .

Cette loi s'inscrit dans une manie législatrice, comme si, dans bien des cas, le code pénal ne comportait pas déjà un arsenal efficace. Ainsi, les lois dites « mémorielles ». Je ne mets pas en doute les bonnes intentions de la loi Gayssot sur le négationnisme. Suivie des lois sur le génocide arménien ­ fait par ailleurs avéré ­ puis sur la reconnaissance du caractère criminel de l'esclavage, elle aboutit à celle sur le caractère positif de la colonisation. Des historiens tels que Pierre Vidal-Naquet s'y sont opposés. On dirait que, dans le même temps où le pouvoir politique abdique devant le pouvoir économique ­ Mme Parisot ne réclame-t-elle pas que l'on inscrive la version patronale du droit du travail dans la Constitution ? ­, il veut se prouver qu'il existe toujours en cherchant désespérément des terrains inédits d'intervention.

Sarkozy, président de la République. Vous avez dit République ? Oui, mais pas la même, puisque le but avoué de la rupture est d'en finir avec ce qui pouvait perdurer de l'héritage du Front populaire, du programme de la Résistance et, bien entendu, de Mai 68 ­ qui n'est pas, comme l'a dit Sarkozy, le triomphe du laxisme, mais la plus grande grève de l'histoire du mouvement ouvrier. Au XIXe siècle, le travailleur avait une connaissance physique du patron qui l'exploitait : aujourd'hui, derrière la mafia des stars du CAC 40, noyau dur du sarkozysme (les mêmes qui veulent régler leur compte aux « privilégiés » à 1 200 euros par mois), c'est l'anonymat de capitaux interchangeables : tel jour on appartient à l'un, tel jour on est vendu à l'autre, tel autre on est licencié par le troisième. À la sacro-sainte flexibilité de l'emploi correspond la volatilité du capital.

Les ravages du sarkozyme ayant été largement décrits dans les pages de ce journal, je me bornerai à rappeler que la différence entre une société où tout est assujetti à l'économique, à commencer par le politique, et un État totalitaire est que le totalitarisme économique n'a besoin d'aucune force coercitive apparente pour contraindre, asservir, précariser, marginaliser et laisser crever : pas de vagues, la loi du marché s'en charge.

N'exagérons pas : le sarkozysme n'est pas le totalitarisme. C'est juste le tout-à-l'égout.


 

L'adolescence de François Maspero est marquée par l'engagement de sa famille dans la Résistance. Son père, Henri Maspero, sinologue et professeur au Collège de France, est arrêté en 1944 et meurt au camp de concentration de Buchenwald. Son frère est tué au combat en 1944. Sa mère, auteur d'études sur la Révolution française, est déportée au camp de Ravensbrück mais survit.

Abandonnant très tôt des études d'ethnologie, François Maspéro commence à travailler dans une librairie située rue Monsieur-le-Prince, À l'escalier2. Après y avoir rencontré plusieurs militants révolutionnaires africains tels que Mario de Andrade ou Amilcar Cabral3, il décide, en 1955, de s'endetter pour y reprendre une librairie dans le Quartier latin appelée La Joie de lire 40 rue Saint-Séverin4). Mais :

Après 1968 La Joie de Lire doit faire face à un péril redoutable et inattendu : le « vol révolutionnaire », pratiqué en particulier par les situationnistes qui accusent François Maspero d’être « un commerçant de la révolution ». Ces vols seront une des causes de la fermeture de la librairie en 1974. Lorsque la FNAC ouvre ses portes en 1974, La Joie de Lire est la plus importante librairie parisienne. Après les vols de certains groupes gauchistes, c’est l’extrême droite, qui attaquera la librairie à sept reprises entre septembre 1969 et mai 19705.

Aussi la librairie doit fermer en 1975.

Maspéro crée, en 1959, en pleine guerre d'Algérie, les Éditions Maspero, engagées à gauche. L'équipe de départ est constituée, outre lui-même, par Marie-Thérèse Maugis, puis Jean-Philippe Bernigaud et Fanchita Gonzalez Batlle, rejoints ensuite par Émile Copfermann. Maspero se consacre à l'édition jusqu'au début des années 1980. En 1978, il fonde la revue L'Alternative, qu'il dirigera jusqu'en 1984, pour donner la parole aux « dissidents » des pays du « socialisme réel ».

En 1982, après une nouvelle période difficile, il décide de passer la main à une nouvelle équipe dirigée par François Gèze. L'historien Jean-Yves Mollier précise que « l'acharnement policier a coûté cher à un éditeur qui fit l'objet de dix-sept condamnations »6. Il démissionne sans indemnités et cède ses parts à ce dernier pour un franc symbolique. À cinquante ans, il quitte ses éditions qui prennent le nom de La Découverte. Il n'aura désormais plus aucune relation avec celles-ci.

À partir de 1984, François Maspero se consacre à l'écriture et publie Le Sourire du chat. Ce roman, qui se déroule de l'été 1944 à l'été 1945, s'appuie largement sur une expérience autobiographique. Le suivant, Le Figuier, couvre la période 1960-1967, évoquant l'ambiance de la guerre d'Algérie et l'engagement dans les mouvements de libération d'Amérique latine.

Il effectue pour Radio-France des reportages tels que « Cet hiver en Chine » en 1986. En 1989, il fait avec la photographe Anaïk Frantz un « voyage au long cours » sur la ligne B du RER parisien, Les Passagers du Roissy-Express. En 1995, Balkans-transit, en compagnie du photographe Klavdij Sluban, résume cinq ans de voyages entre la Mer Adriatique et la Mer Noire.

Les personnages de ses livres de fiction se retrouvent tous dans son livre Le Vol de la mésange, traversée d'un demi-siècle et interrogation sur le sens du témoignage. Sa chronique de la conquête de l'Algérie, L'Honneur de Saint-Arnaud, est publiée à Paris et à Alger. Autre chronique historique, L'Ombre d'une photographe, Gerda Taro, fait revivre la compagne de Robert Capa morte à 27 ans devant Madrid en 1937.

Les Abeilles et la guêpe est plus directement autobiographique. À son sujet, l'historien Jean-Pierre Vernant écrit dans La Traversée des frontières : « Que les historiens se penchent sur ces pages. Ils y verront à l'œuvre un travail exemplaire — modeste, honnête, rigoureux — pour faire surgir des brumes de la mémoire le socle solide des événements d'autrefois. »

Depuis 1990, François Maspero a rapporté, avec Klavdij Sluban, pour Le Monde, des chroniques de Bosnie (« Les murs de Sarajevo » en 1995, « Retour en Bosnie » en 1998), d'Amérique latine (reportages sur Cuba en 1999, sur les Caraïbes en 2000). On retrouve certains de ces textes, ainsi que ceux sur la Palestine, Gaza, les territoires occupés et Israël, dans Transit & Cie. En plus en novembre 2001 il publie dans le Monde un texte de témoignage sur la décennie noire en Algérie7. Il est l'un des organisateurs du Tribunal Russell sur la Palestine8 et membre du comité de parrainage de ce tribunal d'opinion dont les travaux ont commencé le 4 mars 2009.

Dans le même temps, il traduit plusieurs auteurs en langue française, notamment John Reed, Alvaro Mutis, Jesus Diaz, Joseph Conrad ou Arturo Pérez-Reverte.

Il a reçu en 2006 le Prix Édouard-Glissant pour l'ensemble de son œuvre.

Il est retrouvé mort à son domicile le 11 avril 20159,10.

 
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