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15/09/2016

3. VIVE LES CONGES PAYES DU MOIS D'AOUT QUI VIDENT LES ATELIERS !

 

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Edité en 1966

Acheté en 1975

*

Les jeunes générations connaissent-elles Blaise CENDRARS ?

L'histoire vécue c'est bon pour les cours d'Histoire et les dictées

**

*

BANLIEUE EST

C'est une grande duperie parce que les premiers congés payés ont été ceux du mois d'août 1914, c'était même les grandes vacances, la fleur au fusil, la chanson aux lèvres, et tous les petits gars en pantalon rouge qu sont tombés sur la Marne en septembre 14, devant Paris, ne sont jamais revenus dans les ateliers du Faubourg, les petits soldats à un sou par jour, et depuis on ne sait plus travailler dans les ateliers, ça n'y est pas, on n'a plus le coeur à l'ouvrage, il y a trop d'injustice et trop de salopards, de profiteurs, on a pris conscience, une conscience de classe à la guerre, et l'on pousse à la grève, à la Révolution, ou alors on s'en fout. Que peut-on leur reprocher ? Ils ont raison de vouloir tout chahuter ou de s'en foutre. Ils ont marché une fois, ils ont donné en plein. Ca suffit. Ce qui m'étonne, c'est qu'ils croient encore en quelque chose dans l'avenir ...

 

Je leur dois trop, jamais je ne pourrai oublier mes camarades de régiment qui en étaient presque tous du faubourg Saint-Antoine, de Ménilmontant et de Belleville, de la Bastille et de la Nation, de Picpus, et dont l'accent, le rire, les chansons, les bavardages, la blague, l'esprit m'ont appris ce beau langage imagé de Paris qui monte du coeur et coule de la bouche du peuple et qu'aucun écrivain contemporain ne sait employer naturellement et avec la même abondance ou bonheur, sauf peut-être Henry Poulaille. Leur mère, leur femme, leur copine ou leur frangine qui stationnaient toute la journée devant les grilles quand nous faisions l'exercice dans la cour de la caserne de Reuilly ou qui venaient leur apporter ou leur payer à boire et à manger le soir quand nous avions fini de faire le zouave Bastion 29 sur les fortifs ou étions de service Porte de Vincennes, étaient également bien embouchées et souvent d'une drôlerie, d'une cocasserie spontanée, possédant un vocabulaire tout en saillies qui faisait mon émerveillement car tout était dit, balancé comme pour la galerie, et portait. Malgré le tragique des évènements et le ton râleur du vieux, dans ces boîte à punaises du Faubourg où l'un ou l'autre de mes camarades me menait passer le dimanche en famille, régnait la gaieté, l'insouciance. Que cela simplifie l'existence que de vivre au jour le jour. C'est une vérité. Bientôt nous allions mourir au jour le jour. C'est une autre vérité et une simplification encore plus grande.

 

Mais avant de monter au front par la route où tant de mères, de femmes, de fiancées accompagnèrent mes camarades jusqu'à Ecouen, portant qui le fusil, qui le sac de son fils ou de son homme, notre régiment alla vadrouiller dans la banlieue Est jusqu'à la mi-septembre. Je dis vadrouiller car pour la plupart de mes camarades qui allaient tomber  anonymement dans cette longue guerre de tranchées, les corvées auxquelles on nous affectait se terminaient en parties de plaisir, beuveries ou gueuletons ; ils connaissaient trop de bons coins dans cette banlieue, ils y avaient trop de bons souvenirs, la tentation était trop forte pour ne pas aller voir ce qu'un tel, une telle étaient devenus pour ne pas quitter les rangs, se barrer en douce, voire déserter un jour ou deux pour aller boire le coup ou faire l'amour, escalader une grille, fracturer la porte, décrocher un volet, si les aminches n'y étaient pas, faire au moins une descente à la cave à défaut d'un plongeons dans un lit hanté.

 

Ces corvées en banlieue auxquelles on employait le régiment sur un coup de téléphone venu du Commandant de la Place étaient absurdes. Aménager le polygone de Vincennes pour y installe des canons datant du siège de 70 et déménager les soutes du Fort de Nogent pour alimenter les pièces en munitions, c'est tout ce que MM. les militaires avaient trouvé pour tirer sur les premiers "Taubes" qui survolaient Paris. Ah ! si vous nous aviez vus chacun un obus de fonte sur l'épaule. On se marrait, et les quolibets d'éclater au nez de nos officiers. Voyez prestige ! Cependant les forts de Liège tenaient toujours et les Boches avançaient sur Pairs. Alors on nous fit abattre les arbres, Porte de Vincennes, dresser des barricades sur la chaussée et tendre deux, trois barbelés. Je me souviens qu'au lendemain de la bataille de la Marne on nous fit creuser des tranchées sur le modèle allemand, Porte de Saint-Mandé. Il était temps ! Un brillant officier d'état-major déroulait des plans et un vieux sergent d'Afrique dirigeait les travaux. On nous avait distribué des pelles et des pioches, mais nous ne nous acharnions pas outre mesure et d'autant moins que le galonnard chronométrait notre avance et avait l'air de vouloir s'impatienter. Alors, le vieux médaillé nous traita de "sales poilus". Des poilus, qu'est-ce que c'est que ça ? Nous ne comprenions pas. Le mot n'était pas dans notre vocabulaire et, par ailleurs, nous étions pour la plupart imberbes.

- Pourquoi poilus ? se risqua à demander un jeune soldat.

- Parce que vous avez tous un sacré poil dans la main. On voit bien que vous êtes des Parisiens, répondit le vieux sergent. Mais on vous dressera.

 

Je suis très fier de raconter cette étymologie qui a été si souvent controversée dans les journaux de l'époque. Mais le jeu en valait-il la chandelle ? C'était à l'avant-dernière. Mais à la dernière, MM. les militaires ont trouvé mieux. Ils se sont motorisés pour pouvoir ficher le camp et s'envoler de l'autre côté de l'eau, d'où ils sont revenus avec du renfort bombarder du haut des airs les populations lâchement abandonnées, ces "sales civils". Cela promet pour la prochaine. On ne comptera plus. Zéro.

 

En septembre 14, nous effectuions aussi des marches militaires, de jour et de nuit et de jour et de nuit encore, des patrouilles de police, et c'est ainsi que j'ai pu parcourir, dans tous les sens, godillots aux pieds et Lebel sur l'épaule, cette aimable banlieue de l'Est, mais alors en pleine pagaye. Des réfugiés paysans encombraient les routes, des fuyards, des éclopés, des blessés, piétons civils et militaires campant dans les jardins des villas qu'ils dévalisaient, cambriolant les pavillons, pillant, saccageant tout pour bouffer, des masses surprises par l'évènement, prises de frousse, ivres de fatigue, de panique et de vin, une préfiguration de ce que l'on devait voir, mais à une plus grande échelle et dans un train d'enfer, autos et camions ravageant tout le pays, en juin 40, durant l'exode, toute la nation qui se ruait vers le sud, les gens quittant leurs lares, chacun ne pensant qu'à sauver sa peau, les responsables du désastre en tête qui gueulaient qu'il fallait abandonner la France : un vrai cinéma ! Le moins qu'on en puisse dire c'est que ce n'était pas beau, d'autant plus que c'était idiot. Et depuis, personne ne retrouve plus sa place en France ...

14/09/2016

2. VIVE LES CONGES DU MOIS D'AOUT QUI VIDENT LES ATELIERS !

 

 

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Humain d'abord

en voilà de belles dictées à faire

****

 

BANLIEUE EST

L'ouvrière a la larme facile, la midinette le sourire, toutes deux aiment la romance et l'on entend plus de sentimentalité s'égosiller le long des sentes du bord de l'eau et des chemins de halage que de gazouillis d'oiseaux dans les haies. C'est la saison des premières amours pour beaucoup de Parisiennes que ce mois d'août en banlieue, ou le renouement d'une liaison rompue l'été précédent, ou le démarrage de nouvelles amours. Le coeur est en émoi. Le corsage est décolleté. La jupe trop collante. On se sent légère, légère. On part par bandes à bicyclette, les jambes nues, filles et garçons. Sur la grand-route arpètes et apprentis jouent à cache-cache derrière les camions. Un foulard, un  ruban dans le vent de la vitesse a sa part dans la séduction d'un garçon, autant que les jambes qui pédalent, qui pédalent  et semblent vibrer dans les rayons des roues étincelantes comme les ailes d'une libellule corsetée d'un étroit short de couleur à peine maintenu par une ceinture fantaisie ou un gros oeil de nacre, et le garçon fonce dans votre sillage. On passe en riant devant les pompistes que l'on traite de "cocus" comme jadis les chefs de gare. Dans le soleil les pompes à essence sont nues. On passe en fugue. On prend un chemin de traverse. On s'engage dans un chemin de terre à travers champs. Et soudain on est au bord de l'eau. Ils en connaissent des coins perdus, les garçons, un bief, un vieux moulin, une île déserte, un  étang recouvert de nénuphars, un saule pleureur qui trempe dans un trou d'eau dormante, une propriété abandonnée où l'on est bien par couples à se balader entre les buissons de roses qui redeviennent églantiers, un bouchon à escarpolette, une petite auberge à friture avec des tonnelles pour les amoureux, une guinguette, un jazz, un  bal, des établissements où il y a foule la nuit, avec des petits ponts, des petits lacs, des charmilles décorées de lanternes vénitiennes, des rocailles comme aux Buttes-Chaumont, des jardins pleins d'appareils à sous et de miroirs déformants, un puits avec des vélos truqués, des ânes, un tir à pipes, un portique avec des balançoires et des lumières et des trous d'ombre à vous donner le vertige, chaque consommation coûte les yeux de la tête, et on l'attrape, le vertige, on tombe dans les bras du joli garçon, on rentre tard ou l'on ne rentre pas du tout, étroitement enlacée, poussant sa bécane dont on est lasse comme de la pleine lune dans les prés blanchis tout retentissants du coassement des crapauds qui se répondent et vous désorientent comme le coeur qui bat trop fort, et vous trompent à en être bouleversés, à ne plus savoir ce que l'on donne, ce que l'on prend. Ah ! l'amour dans la rosée. Sous le poids des étoiles.

C'est le grand frisson ...

... Et avant la fin du mois d'août ou dans les mois qui suivent, dès qu'on a fait la paix avec ses vieux, ses frangins qui vous débinaient, ses frangines qui vous jalousaient, on revient sur les lieux du crime célébrer les noces, des noces en tandem, des noces en série, car votre meilleure copine s'était également mise en ménage, ainsi que bien d'autres, et c'est merveilleux, c'est pour la vie, et les rives de la Marne sont féériques ...

Heureuse banlieue de l'Est, à nulle autre pareille, où la vie semble plus facile qu'ailleurs, la pauvreté moins dure à supporter, la misère moins sordide ou mieux dissimulée, et où tant de filles du Faubourg l'ont perdu !

Mais malgré la joie générale c'est tout de même une grande duperie humaine, un oubli.

**

*

C'est une grande duperie parce que les premiers congés payés ont été ceux du mois d'août 1914 ...

 

Autre note

1. VIVE LES CONGES PAYES DU MOIS D'AOUT QUI VIDENT LES ATELIERS !


 

 

 

Jacques PREVERT hier... Blaise CENDRAS aujourd'hui ...

un vrai bonheur que de les lire ou relire !

Un vrai bonheur de contemples les photos de DOISNEAU

 

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Imprimé en 1966 - Acheté en 1975

 

 

BANLIEUE EST

 

VIVE LES CONGES PAYES DU MOIS D'AOUT QUI VIDENT LES ATELIERS !

Après les bals en plein air du 14 Juillet, le Tout-Paris des ouvriers de ces admirables quartiers populaires que sont pour un flâneur le XIXe, le XXe, le XIIe, le XIe, le IIIe arrondissements, se rue vers la proche banlieue Est, car c'est la canicule, et les robinsonnades commencent aux portes mêmes de Paris, campeurs, campeuses au Bois de Vincennes, baigneurs, baigneuses à Charenton, et aussi loin que l'on peut remonter en amont dans la vallée de la Seine, dans la vallée de la Marne et le long des berges paresseuses du canal de l'Ourcq, un populo en liesse qui s'ébat sous les ombrages, fait l'amour dans l'herbe, fait trempette entre les saules, pique-nique sur les plages, mange de la friture, danse et rit dans les guinguettes et les bouchons du bord de l'eau, voyage en périssoire, sans rien dire des pêcheurs à la ligne, ces passionnés, qui préfèrent des eaux plus tranquilles, connaissent les bons coins et s'éloignent, s'éloignent jusqu'à l'île du Saussaye, l'île Verte, les étangs Fleuris dans la vallée de l'Essonne et les vallons écartés d'autres petites rivières et cours d'eau.blaise cendrars pleiade voyage

 

 

VIVE LES CONGES PAYES DU MOIS D'AOUT QUI VIDENT LES ATELIERS ! Dans les bleds de banlieue tout nouvellement bâtis des pavillons en mâchefer, à Chevilly-Larue, au Petit-Vitry, à Charentonneau, à Mesly, à Créteil où tout un lotissement semble être occupé exclusivement par des chauffeurs de taxis amateurs de pêche qui viennent y passer le week-end en famille et se lèvent avant l'aube, la ligne, l'épuisette sur l'épaule, la musette ou le panier sur la hanche qui contient la précieuse boîte aux asticots sélectionnés, vont désamarrer leur bachot ou chargent tout un attirail compliqué dans leur voiture quand, leur passion les pousse au loin,jusqu'à Ballencourt, au brochet, et que l'on peut voir le mardi matin laver leur bagnole à grande eau, l'éponger, l'astiquer pour enlever toute trace d'écailles, d'algues, de sang et d'odeur de poisson avant de retourner jusqu'au vendredi soir à Paname embarquer les touristes étrangers qui viennent visiter le Gay-Paris l'été, du tombeau du Soldat inconnu au tombeau de Napoléon, de Montmartre au Panthéon et à la Tour-Eiffel, à Fontenay-sous-Bois,à Montreuil-sous-Bois, aux Pavillons-sous-Bois (ce "Bois" qui figure pour mémoire dans tant de noms de cadastre de la région est tout ce qui reste de la sinistre forêt de Bondy où les malandrins attaquaient les diligences il y a cent ans), à Nonneville, aux Petits-Ponts, à Beau-Site, au Blanc-Mesnil, partout, depuis les annonces du printemps, les nouveaux occupants se sont empressés de donner un dernier coup de pinceau et durant tout le mois d'août ces veinards reçoivent à table des amis, des parents et connaissances venus de Ménilmontant, de Belleville, de la Nation, de la Bastille, de Picpus et du Faubourg, des voisins du quartier moins chanceux, des copains d'atelier plus pauvres, et l'on trinque dans tous les jardinets, et l'on arrose le lapin sauté, et l'on mange les frites et la salade, et l'on prend le café et le pousse-café et l'on cause, et les hommes vont faire un tour, et les femmes vont les rejoindre à l'heure de la baignade ou de l'apéritif, et l'on rentre se remettre à table à moins qu'un des copains paye la friture, et l'on traîne alors dans un bastringue où l'on danse avec le monde, sinon l'on rentre dîner, et après le repas du soir l'on fait une partie de cartes et les femmes chantent et potinent en essuyant la vaisselle, elles sont heureuses, et l'on envoie les gosses au pieu, et l'on remet la radio si on l'a ou l'un  ou l'autre attrape son accordéon, qu'il avait rapporté, et l'on danse entre soi en rigolant, et l'on va se coucher en plaisantant, planter un gosse(r sur des paillasses improvisées dans tous les coins et même en plein air si l'on est trop nombreux ou l'on couche à trois en se pagnotant.

C'est la bonne vie, on voudrait que ça dure et que ça n'ait pas de fin, le mois d'août, entre sa femme, les femmes des copains et les copines, les gosses et les bons copains, et la mémère qui n'était encore jamais sortie hors des murs et qui ne s'y fait pas, et qui gronde et qui bougonne : "Oh ! cette jeunesse d'aujourd'hui je ne la comprends pas. De mon temps, on était sérieux ...", et qui se remue et qui s'agite dans sa soupente, et qui soupire : "Quand qu'c'est qu'on rentre ?...  il n'y a encore que Pantruche de vrai ...", et qui se fait de la bile pour les siens à voir comment l'argent file, car la vie est par trop chère et elle ne peut s'habituer aux nouveaux prix, et dix fois par jour elle dit à son fils, le responsable de tout cela :

- Dis,Dédé, comment est-ce que cela finira ?

-Ne t'en fais pas, mémère, lui répond sa bru. On les aura ...

*

Et nous devons lire et relire Cendrars, aujourd’hui plus que jamais. Cet écrivain du voyage qui détestait cette appellation nous apprend comment disparaître, comment partir, un de ses verbes fétiches.

*

La suite.. un peu plus tard

 

http://republique-des-lettres.fr/cendrars-9782824900193.php

Blaise Cendrars

République des lettres-3 mars 2012
Blaise Cendrars monte à Paris et rejoint Féla, sa compagne, en Amérique. .... Après La Banlieue de Paris (1949), né de la collaboration avec le photographe ...
 

La banlieue grise d'un Doisneau méconnu

Le Monde-14 janv. 2010
Contrairement à Blaise Cendrars, qui accompagnait La Banlieue de Paris d'un texte violent, le photographe n'a pas de goût pour la satire.

PREVERT à la bougie

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PANNE DE COURANT HIER SOIR

QUE FAIRE SANS ORDI, SANS T.V., SANS RADIO

LIRE PREVERT par exemple

*

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L'EFFORT HUMAIN

L'effort humain

n'est pas ce beau jeune homme souriant

debout sur sa jambe de plâtre

ou de ierre

et donnant grâce aux puérils artifices du statuaire

l'imbécile illusion

de la joie de la danse et de la jubilation

évoquant avec l'autre jambe en l'air

la douceur du retour à la maison

Non

L'effort humain ne porte pas un petit enfant sur l'épaule

droite

un autre sur la tête

et un troisième sur l'épaule gauche

avec les outils en bandoulière

et la jeune femme heureuse accrochée à son bras

 

 

L'effort humain porte un bandage herniaire

et les cicatrices des combats

livrés par la classe ouvrière

contre un monde absurde et sans lois

L'effort humain n'a pas de vraie maison

il sent l'odeur de son travail

et il est touché aux poumons

son salaire est maigre

ses enfants aussi

il travaille comme un nègre

et le nègre travaille comme lui

 

L'effort humain n'a pas de savoir-vivre

l'effort humain n'a pas l'âge de raisonh

l'effort humain a l'âge des casernes

l'âge des bagnes et des prisons

l'âge des églises et des usines

l'âge des canons

et lui qui a planté partout toutes les vignes

et accordé tous les violons

il se nourrit de mauvais rêves

et il se saoule avec le mauvais vin de la résignation

et comme un grand écureuil ivre

sans arrêt il tourne en rond

dans un univers hostile

poussiéreux et bas de plafond

et il forge sans cesse la chaîne

la terrifiante chaîne où tout s'enchaîne

la misère le profit le travail la tuerie

la tristesse le malheur l'insomnie et l'ennui

la terrifiante chaine d'or

de charbon de fer et d'acier

de mâchefer et de poussier

passée autour du cou

d'un monde désemparé

la misérable chaîne

où viennent s'accrocher

ses breloques divines

les reliques sacrées

les croix d'honneur les croix gammées

les ouistitis porte-bonheur

les médailles des vieux serviteurs

les colifichets du malheur

et la grande pièce de musée

le grand portrait équestre

le grand portrait en pied

le grand portrait de face de profil à cloche-pied

le grand portrait doré

le grand portrait du grand divinateur

le grand portrait du grand empereur

le grand portrait du grand penseur

du grand sauteur

du grand moralisateur

du digne et triste farceur

la tête du grand emmerdeur

la tête de l'agressif pacificateur

la tête policière du grand libérateur

la tête d'Adolf Hitler

la tête de monsieur Thiers

la tête du dictateur

la tête du fusilleur

de n'importe quel pays

de n'importe quelle couleur

la tête odieuse

la tête malheureuse

la tête à claques

la tête à massacre

la tête de la peur.

 

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http://www.parolesdeprevert.fr/analyse-des-paroles-de-prevert/

Analyse des Paroles de Prévert

 

Parole de Jacques Prévert est un recueil de poèmes qui fut publié pour la première fois en 1946. Les poèmes qui se trouvent dans ce recueil ont été en premier lieu publiés séparément les uns des autres, dans différentes revues comme Le Commerce ou les Cahiers d’Art durant les années 1930. Ils ont d’abord été regroupés ensemble de façon amateur à l’initiative d’étudiants juste après la guerre. Dans le recueil, les textes sont non ponctués et chacun dispose d’une taille différente de son précédent, on remarque qu’il n’y avait aucune volonté d’harmonisation mais simplement une pulsion de partage des textes les plus beaux de Jacques Prévert. L’utilisation de la prose, des vers libres, des dialogues ou des vers irréguliers permet à tout le monde de trouver son bonheur dans le style en plus du plaisir dans le fond du poème. On y retrouve également des textes de chansons que nombre d’entre nous ont apprit par cœur à l’école. Une petite touche de provocation, des idées parfois tirées du surréalisme,  les poèmes sont ouvertement des poèmes oraux, comme l’indique le nom du recueil, on peut aisément les lire à haute voix, mieux, les lire de cette façon permet de mieux comprendre toute la dimension des poèmes de Prévert.

 

Les poèmes sont parfois parsemés de petites phrases assassines, on retrouve de pieds-de-nez au Pater Nostre, Prévert joue sur les mots et la relecture des poèmes permet de les découvrir au fur et à mesure, certaines très subtiles nous saisissent à la troisième ou quatrième lecture. L’accumulation et l’anaphore se font également une très belle place dans les textes du poète, ces figures de style mettent accent sur certaines parties du poème toujours dans le but d’attirer l’attention en particulier sur un point et d’appuyer la dérision qui était si chère à Prévert.

 

En ce qui concerne le vocabulaire, on retrouve celui simple que Prévert affectionne. C’est d’ailleurs cette façon d’utiliser des mots usuels, compréhensibles de tous qui lui permet de s’offrir une si grande renommée, que ce soit dans le monde de l’Art ou dans celui des cours de récréations. Les enfants aiment les poèmes de Prévert parce qu’ils sont beaux mais aussi parce qu’ils les comprennent, les adultes apprécient le côté frais et franc des poèmes, tout le monde y trouve de quoi combler ses envies.

 

Le poète n’hésite pas à utiliser les outils habituels de la poésie, les rythmes, les allitérations ou encore  les sonorités, elles sont d’ailleurs nombreuses dans ces poèmes ce qui en fait en plus d’un recueil de poèmes un recueil de textes chantants agréables à lire et agréables à entendre. Les images véhiculées par Prévert sont simples et nettes, tout le monde peut se les représenter. C’est l’un des points forts de ce recueil, Prévert ne s’adresse pas seulement au monde d’en haut, il parle aux petites gens, aux enfants, à tout le monde.

 

 

Les thèmes abordés dans ce recueil sont nombreux, on y retrouve ceux qui sont chers au poète, la dénonciation de toutes les violences et e particulier de celles de la guerre. Très souvent ces violences sont abordées sans fard, presque cruellement mais ce n’est que la transcription du véritable ressenti de l’auteur. Plus légèrement, Prévert aborde la vie quotidienne, la société de son époque mais aussi les lieux qu’il fréquente à Paris, son univers est traité dans ce recueil. L’auteur parle beaucoup de l’amour, de l’enfance et de l’oiseau qui sont pour lui les plus belles choses qui existent dans ce ponde, une façon de contrer toutes les atrocités qu’il a pu rencontrer dans sa vie et durant la guerre. Le dernier thème traité est celui de l’Art et de la création avec des inspirations liées à des peintres.

12/09/2016

CHANSON DANS LE SANG (Jacques PREVERT)

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Il y a de grandes flaques de sang sur le monde

où s'en va-t-il tout ce sang répandu

est-ce la terre qui le boit et qui se saoule

drôle de soûlographie alors

si sage ... si monotone ...

Non la terre ne se saôule pas

la terre ne tourne pas de travers

elle pousse régulièrement sa petite voiture ses quatre

saisons

la pluie ... la neige ...

la grêle ... le beau temps ...

jamais elle n'est ivre

c'est à peine si elle se permet de temps en temps

un malheureux petit volcan

Elle tourne la terre

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elle tourne avec ses arbres ... ses jardins... ses maisons ...

elle tourne avec ses grandes flaques de sang

et toutes les choses vivantes tournent avec elle et

saignent

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Elle elle s'en fout

la terre

elle tourne et toutes les choses vivantes se mettent à hurler

 

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elle s'en fout

elle tourne

elle n'arrête pas de tourner

et le sang n'arrête pas de couler...

Où s'en va-t-il tout ce sang répandu

le sang des meurtres ... le sang des guerres ...

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le sang de la misère ...

et le sang des hommes qui saignent de la tête

dans les cabanons ...

et le sang du couvreur ...

quand le couvreur glisse et tombe du toit.

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Et le sang qui arrive et qui coule à grands flots

avec le nouveau-né ... avec l'enfant nouveau ...

la mère qui crie ... l'enfant pleure ...

le sang coule ... la terre tourne

la terre n'arrête pas de tourner

le sang n'arrête pas de couler

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Où s'en va-t-il tout ce sang répandu

le sang des matraqués ... des humiliés ...

des suicidés ... des fusillés ... des condamnés ...

et le sang de ceux qui meurent comme ça ... par accident

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Dans la rue passe un vivant

avec tout son sang dedans

soudain le voilà mort.

et tout son sang est dehors

et les autres vivants font disparaître le sang

ils emportent le corps

mais il est têtu le sang

et là où était le mort

beaucoup plus tard tout noir

un peu de sang s'étale encore ...

sang coagulé

rouille  de la vie rouille des corps

sang caillé comme le lait

comme le lait quand il tourne

quand il tourne comme la terre

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comme la terre qui tourne

avec son lait ... avec ses vaches ...

avec ses vivants ... avec ses morts ...

la terre qu tourne avec ses arbres... ses vivants ... ses

maisons ...

la terre qui tourne avec les mariages ...

les enterrements ...

les coquillages ...

les régiments ...

la terre qui tourne et qui tourne

avec ses grands ruisseaux de sang.

 

1936.

 

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