16.05.2008

1. LES GRAINES DE LA REVOLTE


J’avais vingt-cinq ans en mai 68. Mère de famille de deux garçons nés en juin 1964 et décembre 1965, j’effectuais mes quarante-deux heures de travail par semaine dans un central téléphonique au Raincy en Seine-Saint-Denis, « vissée » et casquée à mon meuble.

Je m’en détachais uniquement pour un aller-retour aux toilettes sollicité auprès de la surveillante, laquelle répondait positivement à ma requête pressante après que les petites lumières des appels d’abonnés aient cessé de clignoter."Madame, je peux faire un aller-retour s'il vous plaît ?". C'était la formule consacrée.
 
La demande et la réponse avaient pour effet de m’irriter et me donnaient parfois envie de me soulager sur place en signe de protestation contre ce que je considérais être un excès d'autorité. Mais la honte eût été de mon côté. Je me souvenais de mon pipi dans la culotte en CE1 après un refus de la maîtresse. Je n’avais pas d’autre choix que de la maudire en silence ou parler dans les moustaches que je n’ai pas.
 
Une fois je m'étais "lâchée" en me levant et claquant la porte. C'était un samedi matin au service télégraphique. "Vous irez quand il n'y aura plus d'appels". J'ai repris ma place après mon aller-retour et n'ai pas reçu de blâme. Mais je crois bien qu'elle m'en a toujours voulu après ce petit coup de nerfs.
 
Après mai 68 nous quittions notre poste en disant simplement : "Madame je vais aux toilettes". Tout ceci peut paraître anodin, futile, mais l'accumulation de petits faits que nous considérions comme des atteintes à notre dignité plombait les relations avec les Cadres.
 
 Nous étions notées au rendement et à la manière de servir. Les opératrices avaient intérêt à se précipiter sur les appels pour ne pas se faire rappeler à l’ordre par la vieille fille assise en milieu de salle . C’était assez désagréable de sentir ses yeux inquisiteurs dans notre dos surveiller tous nos faits et gestes. Parfois elle « s’introduisait » sur notre ligne par surprise pour contrôler les communications.

Un cahier d’incidents sur son bureau consignait les petites anomalies du jour, de la crise de larmes d’une fille, d'un malaise,  aux retards de prise de service. J’eus l’honneur d’y figurer en bonne place, un beau matin où j‘avais eu une panne d‘oreiller d‘un quart d‘heure. « Madame Crecq est arrivée en retard en s’excusant de n’avoir pas entendu son réveil ».  Je trouvais la chose ridicule.

Nous avions l’interdiction de parler, mais il nous arrivait quand même de braver l'autorité et de chuchoter lorsque le besoin s’en faisait sentir.

D’un côté la course au rendement, répondre à l'attente des usagers pas toujours compréhensifs et de l’autre les interdictions, les notations comme à l’école que nous avions quittée depuis pas mal d'années pour certaines.
 
Mon congé de maternité m’avait valu une baisse de notation et je ne l’avais pas digéré. Je l’avais ressenti comme une injustice et j’avais osé cette petite remarque à l’adresse du Chef de Centre : « ce sont les hommes qui nous mettent enceinte et ce sont les femmes qui trinquent » ; ça ne volait pas haut mais ça m'avait fait du bien.
 
Le petit groupe de syndicalistes C.G.T. que nous formions autour d’Estelle, une camarade à la quarantaine sonnée, une fille dynamique qui n'avait pas sa langue dans sa poche, nous avait valu le doux nom de « clique" à Martin par un Contrôleur Divisionnaire peu amène à notre égard. 

Nous nous sentions dévalorisées. Mener de front deux journées dans une en essayant d’être au top dans tous les domaines et se sentir déconsidérées, infantilisées par des « supérieures » dont certaines avaient grimpé les échelons à la force des ans, sans examen ni concours, faisaient germer les graines de la révolte.

 
C'était en avril 1968. Ce n'était que le début d'un long conflit, d'autres solidarités.
 
 
 

 

24.10.2007

30. L’EXODE … LE MAQUIS …LA GUERRE

A quoi pouvait bien penser mon père pendant le trajet qui l’éloignait de son pays ?   


Né à Foëcy, une bourgade proche de Vierzon, le 10 février 1908, il avait fait son apprentissage de menuisier à Charost, près de SAUGY puis il était venu s’installer à son compte à Châteaumeillant dans les années 30.

En mai 1940, dès que les chars  allemands eurent fait leur percée dans les Ardennes, jetant les civils désemparés par centaines de milliers sur les routes bombardées, ma grand-mère et maman furent de ceux-là en abandonnant précipitamment tout ce qui leur tenait à cœur dans ce petit village de Boulzicourt. Après bien des frayeurs, des hébergements de fortune pour la nuit dans les villes traversées, elles retrouvèrent Julien, le fils et le frère, déjà réfugié à Châteaumeillant avec sa femme « Nénette » et trois petits.

Les récits de ma mère sur cette sombre période où quelques-uns sont devenus résistants à l’occupant et d’autres beaucoup plus nombreux, lâches et traîtres, ont vraiment marqué mon enfance. En février 1943, mon père avait été réquisitionné par le Service du Travail Obligatoire (S.T.O.) suite à  la décision de recruter tous les ouvriers français - les hommes de 16 à 60 ans - ne travaillant pas directement pour l’occupant et de les envoyer en Allemagne par train spécial. Mais grâce à sa petite taille  il avait réussi à s’échapper lors de l’appel, en se faufilant derrière une camionnette avant de détaler puis sauter dans un train de marchandises, aidé par des cheminots qui lui avaient fait prendre la place du mécano en lui barbouillant le visage de charbon. Communiste dans le Cher en résistance, il avait rejoint l’un des nombreux maquis de Francs Tireurs Partisans  (F.T.P.) bien implantés dans cette région aux côtés de celui qui allait devenir mon oncle. Créés par le P.C.F., ils étaient dirigés par la C.G.T. clandestine dans les entreprises et les villages pour défendre les travailleurs dans leur lutte contre le S.T.O. Leur actes de résistance consistaient en actes de sabotage dans les usines, la destruction de voies ferrées ou de ponts, trains dynamités, attaques de convois allemands, officiers exécutés.   Maman était enceinte de six mois lorsqu’ils se marièrent le 13 février 1943.

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Papa étant recherché par la gestapo, mes parents étaient venus se réfugier à SAUGY dans une petite ferme appartenant à la famille PERRET où je vis le jour le 24 mars 1943 et mon frère Gérard le 17 mars 1944. Il avait bien failli être repris une seconde fois. Sur ses gardes,  il eût le temps d’enjamber la fenêtre de la chambre qui donnait à l’arrière de la maison et de s‘évader dans les champs. La traction noire pénétrait dans la cour de ferme, « deux hommes en noir » disait maman, en descendirent tandis que terrifiée elle me serrait très fort dans ses bras.


Née avant terme, décrite ainsi : « de la taille d’ une bouteille de vin », « les doigts pas plus gros que des allumettes », il semblerait que je doive la vie à un brave curé qui passait par là et qui m’administra l’extrême-onction tandis que je montrais des signes inquiétants d’étouffement. C’est sans doute par reconnaissance envers cet homme d’église que je fus baptisée quelques jours plus tard. Ce fut également l’occasion de retrouvailles familiales l’espace d’une journée, la plupart ayant parcouru des kilomètres à vélo.

Mon oncle Georges manquait à l’appel, déporté politique au camp de Buchenwald où il fût interné trois longues années. Les allemands étaient venus l’arrêter à VIERZON, où il était peintre en carrosserie sur les machines agricoles de l’usine Merlin,  comme son père. Prétextant le besoin de se rendre aux lavabos, il avait profité d’une seconde d’inattention de ses gardes du corps pour filer à l’anglaise. 

Activement recherché, un gendarme était venu discrètement prévenir mon père : « si vous voyez votre frère, dites-lui qu’il doit se rendre. Ils détiennent votre père à sa place » . Odieux chantage ! Lorsque ma tante Marie-Louise se rendait à la prison pour y rencontrer le grand-père Alphonse, elle n’apercevait que ses longues mains amaigries à travers les barreaux. Sa santé dépérissait. Le fils n’y tenant plus, se rendit aux autorités françaises.

Une haie d’horreur l’attendait devant les portes de la prison qu’il franchit torse nu après avoir reçu crachats de ses « frères »  prisonniers contraints et forcés à cette indignité et coups de cravache des gendarmes aux ordres de Vichy. Après une tentative d’évasion à Buckenwald, il fut repris. C’est durant cette fugue que ma tante avait vu débarquer des « boches » à sa recherche.

Subissant un interrogatoire musclé pour dénoncer la cachette de son mari dont elle ignorait tout de sa tentative d‘évasion, elle fût violée pendant que ses enfants hurlaient dans la pièce à côté et que les allemands menaçaient : « s’il franchit cette porte, on le descend comme un chien ».  En ces intants tragiques, elles ne pensait qu’à lui : « pourvu qu’il ne rentre pas ! ».

Libéré par les Russes en 1945,  ils durent réapprendre à vivre ensemble, imprégnés de ces évènements horribles, inexprimables, inoubliables.

Mes parents retournèrent à Châteaumeillant où Guy vit le jour le 20 mai 1945.

En 1953 mon père s’exilait à Paris pour y gagner sa vie, laissant une femme et ses six enfants en Berry. 

En ce début de juillet 1957, nous allions nous retrouver tous ensemble à GAGNY en Seine et Oise. 


09.10.2007

29 - Maman originaire des Ardennes



Après un changement à Châteauroux, le train roulait vers Paris. Durant l’arrêt, Papa avait acheté Le Hérisson, un journal imprimé sur de grandes pages vertes. Le nom piquant et la couleur des feuilles avaient retenu mon attention. Je l’avais connu lecteur de l’Humanité puis de Combat ou Libération  mais depuis sa vie parisienne en 1953, il avait élargi son champ de lectures à la presse satirique et humoristique, le Herisson et le Canard Enchaîné. Parfois même Charlie Hebdo.
 
Le regard noyé dans les paysages qui l’éloignaient de son Berry natal, il tirait un trait sur des tranches de vie marquées essentiellement par la guerre et la maladie. Veuf d’un premier mariage, il avait épousé maman à 35 ans en 1943, -elle en avait 30- il allait de nouveau partager le quotidien d’une épouse de santé fragile.

Elle est née le 5 août 1913 à Flize dans les Ardennes, une terre chargée d’histoire et de labeur, aux paysages diversifiés qu’elle avait dû quitter contrainte et forcée sous les tirs d’artillerie de l’armée allemande.

 Elle ne manquait jamais une occasion de parler de ses chères Ardennes, Rethel, Sedan, Givet, Charleville-Mézières et sa place Ducale, Monthermé et ses boucles de la Meuse, la longue Roche, la Roche à Sept Heures, la Roche aux Sept villages,  les Quatre Fils Aymon à Bogny-sur-Meuse. Elle racontait Verdun et l’ossuaire de DOUAUMONT.
 

A sa mort Papa se retira là-bas et je fis plus ample connaissance avec cette région tout juste entrevue lorsque ma « flizienne » de mère revenait faire un petit tour au pays, notamment à Boulzicourt chez la tante Henriette et sa fille, chez son amie Anne-Marie qui nous faisait traverser les sombres forêts ardennaises. Et elles sont nombreuses en Ardennes, dont l’appellation  d’origine celtique Ardunia signifierait « forte forêt » ou « haut pays ».

A la fois attirée et effrayée par ces promenades,  je me demandais  si je n’allais pas tomber sur « un loup à jeun qui chercherait aventure » comme dans la fable de La Fontaine. J’étais pressée de me retrouver à la lumière.

« L'effroi qu'inspire l'ombre de ces vieilles futaies, écrivait Sénèque, fait naître la foi à la divinité. » Les forêts furent peut-être les premiers temples ; en tout cas, le culte des arbres et des génies des forêts fut un des plus vivaces et des plus tenaces ». Pendant tout le moyen âge, l'Ardenne resta dans les récits de nos trouvères, un pays étrange et d'accès redoutable.

Née DERVIN Suzanne, Charlotte  (la « lolotte » du p’tit Maurice ), de « père inconnu » à l’état-civil, elle avait pris le nom de ma grand-mère, veuve PONSARD. Mais elle savait que son géniteur était un ouvrier agricole qui avait franchi la frontière espagnole. Fruit d’une moisson saisonnière et dernière d’une famille nombreuse éparpillée au moment de l’exode, elle ne revit sa sœur aînée que dix-sept années plus tard.
 
Ma grand-mère était employée ou "fille" de ferme. Le fermier  avait bien tenté d’épouser cette femme courageuse, seule avec six ou sept enfants -j‘ai oublié le nombre-, mais elle n’avait pas répondu à ses avances.
 
 
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 annexes au bouquin

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LES QUATRE FILS AYMON

 

La célèbre légende ardennaise des Quatre fils Aymon a pour origine dans la littérature écrite un poème épique anonyme daté du XIIIe siècle. Poème long d'environ 18000 vers chantant les exploits de Renaut, Alaard, Guichard et Richard en guerre contre Charlemagne, il a donné lieu à de nombreuses réécritures.

 

 Ils possédaient en commun, selon la légende, un seul cheval, devenu célèbre sous le nom de Bayard. La forêt des Ardennes et le château de Montauban furent les théâtres de leurs exploits.

 

 Ils faisaient partie de la prestigieuse cour de Charlemagne. Malheureusement, à la suite d’une terrible altercation au cours d’une partie d’échecs, Renaud blesse mortellement Bertolais, neveu de l’empereur.

Pour fuir la colère de Charlemagne, les quatres frères partent sur le bon cheval Bayart ! Ils se réfugient dans les Ardennes où ils construisent un château, aidés par leur cousin l’enchanteur Maugis.

Mais Charlemagne les retrouve et assiège le château. Ils résistent longtemps avant de fuir toujours sur le cheval Bayart et se réfugient dans l’épaisse forêt ardennaise. Après sept ans, lassés de mener cette vie de souffrance, ils reviennent dans la demeure familiale en Dordogne puis se retirent en
Gascogne.  Ils rejoignent alors la troupe du roi Yvon. Ils se distinguent avec les armes et pour les remercier, le roi Yvon leur donne le château de Montauban. Renaud décide alors de se consacrer à Dieu et part seul en pèlerin.

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On affirme que tous les sept ans, revenant dans les forêts des Ardennes, le cheval Bayard se tient quelques minutes sur une roche qu'il frappa jadis de ses quatre pieds au point de laisser très lisible l'empreinte de ses fers. Il hennit trés fortement et disparait, mais s'il est possible d'entendre ses hennissements, il est fort difficile de le voir, car personne ne peut se vanter de l'avoir vu. Il apparaîtrait surtout dans les environs de Château-Regnault, entre les " pointes des quatre fils d'Aymon " et à cet endroit qui fut la " table de Maugis ".
 
 

 

Quatre pointes rocheuses qui symbolisent les chevaliers de la légende qui furent pétrifiés alors qu'ils sautaient le fleuve sur leur cheval Bayard pour échapper au courroux de Charlemagne. On les atteint après avoir marché vers la platelle où s'élève une sculpture à leur gloire.

 

 

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ossuaire de Douaumont, medium_250px-Ossuaire_de_Douaumont2.jpgnécropole nationale, fut créé après la bataille de Verdun. Il abrite un cloître long de près de 137 m avec des tombeaux pour environ 130 000 soldats inconnus. En face de l'ossuaire se trouve un immense cimetière.

 

 

 

 

 

En contrebas de l'Ossuaire, le "Cimetière National", contient 15 000 tombes (les croix : en blanc pour les vainqueurs et en noir pour les vaincus), mais plus de 16100 soldats y reposent, sur 144 380 m², les tombes musulmanes étant orientées vers la Mecque.

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------------------------------------------ Sénèque (en latin Lucius Annaeus Seneca) est né vers 4 av. J.-C. et mort en 65 ap. J.-C. Il fut un philosophe de l'école stoïcienne, un dramaturge et un homme d'État romain du Ier siècle de l'ère chrétienne. (http://www.Wikipédia.org/)
 
 
http://www.evène.fr/ 
Né à Cordoue dans une famille d'intellectuels, Sénèque rejoint Rome pour poursuivre des études de philosophie. Avocat, il s'illustre par ses talents d'orateur. Il entre au Sénat sous la tyrannie de Caligula. Mais compromis dans une affaire trouble, il est exilé pendant huit ans en Corse. A son retour, il occupe la charge de précepteur auprès de Néron qui deviendra, à la mort de son père adoptif, Claude, le nouvel Empereur. Sénèque reste jusqu'en 65 le conseiller de l'ombre. Mais ses projets de liberté politique et de justice sociale ne plaisent pas et, accusé d'avoir participé à une tentative d'assassinat, il reçoit l'ordre de mourir. On lui doit neuf tragédies, mais c'est surtout ses écrits moraux, sous forme de consolations, de dialogues ou de traités qui ont marqué. Son chef-d' oeuvre, 'Lettres à Lucilius', véritable

 

07.10.2007

28. LE DEPART APPROCHE.. Retour sur le passé

Je reprends le clavier pour la suite de "mon bouquin en préparation".. sans prétention.

L'ENFANCE SE TERMINE AVEC LE DEPART DE CHATEAUMEILLANT ... L'ADOLESCENCE EST PROCHE... 

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Il était temps de partir. Un dernier coup d’œil sur la maison abandonnée,  l’atelier  et  sa pancarte qui affichait fièrement les lettres de « noblesse » de mon père ébéniste.  Je ne prendrais plus le chemin d’en face pour me rendre au château de la « Ragoterie » ; dans ce lieu convivial où chacun discutait le « bout de gras » autour de la table de ferme, le bras tendu vers la grosse louche pleine du bon lait tiède que la fermière déversait dans nos pots à lait en fer blanc. Je me faisais toute petite et j'écoutais les grands parler, parfois raconter des histoires drôles ! Quelquefois je rapportais des saladiers remplis de fromage blanc et des bols de crème fraîche qui me mettent encore  « l’eau à la bouche » en y songeant. Maman prélevait la crème du lait bouilli que nous versions dans le café noir.

Il lui arrivait de réaliser elle-même ses fromages blancs avec du lait caillé à la présure, égoûté dans une faisselle, sorte de passoire où le liquide blanc prend forme avant d'être délicatement retourné sur une assiette pour devenir ce déliceux dessert neigeux.

 Le domaine possédait un grand parc où nous allions jouer à saute-mouton ou à cache-cache dans d‘énormes massifs de buis, faire des cabrioles dans l‘herbe et braver l’interdiction de grimper aux arbres. Il n’était pas rare de rencontrer de gros dindons noirs et de courir après ces volatiles déplumés du cou et de la tête.

A quelques mètres de l’entrée, un gros noyer en imposait à nos prunelles enfantines avant de remplir nos poches des fruits généreux tombés de l’arbre. Nous brisions les coques en les écrasant l’une contre l’autre avec vigueur, sous une grosse pierre ou d’un bon coup de talon, selon les aptitudes de chacun. Puis nous goûtions  avec gourmandise aux noix fraîchement ramassées, au goût légèrement amer dans leur écrin encore vert.

Au fil des jours,  elles allaient devenir ces belles graines huileuses que nous mangerions en dessert au souper, ouvertes à la pointe fine d’un couteau, accompagnées d’un bon morceau de pain. Les jours de fête, elles trouvaient place au milieu des figues, à côté des amendes et noisettes, les « mendiants»  bien aimés.

Dans le coin, les jours de pluie, chaussés de bottes en caoutchouc, nous partions pour une chasse aux escargots que ma mère faisait baver, dégorger dans de grandes bassines avant de les ré-introduire dans leurs coquilles nettoyées comme il se doit. Agrémentés d' un délicieux beurre persillé, ils faisaient notre régal, après extraction de leur habitation à l'aide d' aiguilles 'à nourrice".

En remontant la rue Saint-Genest, je songeais aux bouquets de muguet que nous ramenions à la maison, parfois trempés comme des soupes parce que la pluie nous avait saisis en pleine cueillette dans la forêt de Mérité. Nous ne craignions pas les kilomètres parcourus à pied pour s'y rendre et revenir les bras chargés de joyeuses clochettes.  Notre retour était récompensé d'un bon quatre heures avec des bols de chocolat bien chaud.

En poursuivant notre route vers la gare, je pensais au plaisir que nous procurait le passage de grandes courses cyclistes ou automobiles traversant ce chef-lieu de canton pour prendre la direction de La Châtre, Saint-Amand-Montrond ou Montluçon. C’était toujours un évènement. Les habitants rapprochaient leurs chaises sur les trottoirs et applaudissaient en les commentant haut et fort les exploits des coureurs ou des pilotes célèbres. C’est ainsi que j’entendis les noms de Robic, Bartali, Fangio et bien d’autres encore.

En passant devant le marchand de chaussures où j’allais souvent retrouver ma copine d’école, je me souvins des inscriptions qui avaient attiré mon attention ici et là, sur les murs des cours et des toilettes de certains habitants. US GO HOME ! Ce graffiti tenace réclamait le départ des G.I’S américains installés dans une importante base militaire de la Martinerie à CHATEAUROUX depuis 1951, dans le cadre de la guerre froide. Ce que je me fis expliquer quelques années plus tard.

Certains diront que dans l’histoire des relations tumultueuses entre la France et les Etats-Unis, les bases américaines tiennent une place très importante parce qu’elles ont, entre autres enjeux, participé à l’américanisation de la France. Je ne pense pas aujourd'hui qu'il faille s'en réjouir, mais peut-être ai-je tort.

J’étais jeune mais je me souviens très bien des camions kakis chargés de G.I’S qui nous lançaient au passage, lors de leurs randonnées, des paquets de chewing-gum, des échantillons de boîtes de confitures et autres confiseries made in America pour le plus grand plaisir des enfants, peu partagé par les parents qui regardaient d’un mauvais œil ces  « occupants », dont le retrait fut amorcé en 1959.

 Mes cousines  Huguette, Colette et Monique, habitant VIERZON, n'échappèrent pas au prestige, s'il en est, de l'uniforme. Elles  épousèrent un soldat américain rencontré dans les bals du samedi soir.  Inutile de dire que cela fit jaser dans les chaumières. C'est ainsi qu'elles s'envolèrent un jour pour les Etats-Unis.

Du marchand de chaussures à la gare il n’y avait que quelques mètres vite franchis. 
 
La micheline rouge annonçait son arrivée.

 

22.03.2007

26. CHATEAUMEILLANT..retour sur le passé

Une autre grande manifestation avait lieu le premier week-end de septembre avec un grand défilé de chars auquel nous participions mes frères et moi par le biais des écoles, accompagné de fanfares et de groupes folkloriques. Il s’agissait de la «  fête des grattons », encore célébrée de nos jours. Cette tradition demeure, certainement pour le plus grand plaisir des amateurs de grattons qui dégustent ces petits morceaux croustillants issus de la fonte des parties grasses du cochon pour la fabrication du saindoux. Cette matière blanche que maman utilisait dans ses grandes poêles et marmites en fonte pour la cuisson.

Je n’ai pas oublié la foire annuelle aux bestiaux exposés à la vue de tous et à la bourse de quelques-uns, les maquignons -c'est ainsi que papa les nommait-, qui sortaient de grosses liasses de billets de leur veste après des discussions animées sur le prix et la qualité de la bête. On échangeait ainsi les moutons, les porcs, les volailles, les bœufs, les veaux. Depuis une trentaine d’années ces grandes rencontres ont cessé d’exister. Aujourd’hui des ventes d’ovins et bovins ont lieu chaque semaine sous la forme d’enchères électroniques. Les animaux sont présentés sur un ring et les prix affichés au cadran des pupitres mis à disposition des enchérisseurs, qualificatif nettement plus valorisant que maquignons.

Place du champ de foire habitait Mademoiselle CHATELAIN, la directrice d’école primaire des filles. Nous avions l’habitude de « lorgner » vers sa maison lorsque nous nous rendions dans cet espace verdoyant pour jouer au cochon pendu à deux ou trois filles, accrochées sur les barres fixes qui retenaient les bêtes les jours de foire. C’était également la voie empruntée pour nous rendre au stade et à l’étang et nous n‘omettions jamais de lui lancer un « Bonjour Mademoiselle » retentissant en passant sous ses fenêtres. Elle nous faisait parfois rentrer dans la salle à manger où s’étalaient sur la table livres et cahiers à corriger et nous interrogeait sur nos résultats scolaires. Elle aussi réservait tout son temps libre au « rattrapage » d’élèves en difficulté ou à la révision des examens de passage en 6ème. Est-ce pour cela qu’elle était restée « vieille fille » selon la formule consacrée à l’époque ?  Vieille fille,  vieux garçon ,  célibataire « endurci », des mots tout de même dénués d’élégance et heureusement peu utilisés de nos jours.

A cette époque les maîtres comptaient vraiment dans notre vie enfantine. Nous les craignions mais nous les respections malgré quelques punitions qui se résumaient le plus souvent en lignes à recopier à la maison et faire signer par les parents ou à une « mutation«  dans le bureau de la directrice.

Nous avions d'ailleurs vite compris qu’il était plus rapide de morceler la phrase en alignant le même mot vingt fois sur chaque ligne plutôt que de la ré-écrire intégralement. Mais les maîtresses s’apercevaient vite de la feinte, ce qui nous valait de recommencer.

Je ne garde que de bons souvenirs de cette période scolaire et des rentrées de septembre où nous étions mes frères et moi, « remis » à neuf de la tête aux pieds. Les jupes plissées bleu marine et tabliers à carreaux pour la fille, les culottes courtes et les blouses noires à boutons rouges pour les garçons. Deux petites poches agrémentaient les tabliers d'écolier pour recevoir le mouchoir en tissu, indispensable à d’éventuels pleurs ou reniflements.

Chaque matin on passait à la vérification des poches. On avait beau avaler une cuillère à soupe d’huile de foie de morue après la toilette au gant dans l’eau savonneuse de la bassine, nous n’étions pas à l’abri d’un gros rhume qu’on soignerait avec un bon lait chaud de la ferme, aromatisé de quelques gouttes de teinture d’iode.

Le cartable reluisait et sentait bon la cire. Il durait plusieurs années car de bonne qualité. Il ne nous serait pas venu à l’idée d’en changer et on lui laissait faire son temps. Le bourrelier de la route du Châtelet était là pour réparer les coutures des bretelles ou des côtés.

Et moi, toujours parée d’un large ruban dans mes cheveux bruns mi-longs « Je te fais un nœud disait maman » , lequel nœud a cessé d’exister le jour où je suis passée comme une grande chez la coiffeuse pour une permanente qui avait quelque peu roussi ma fine chevelure. Maman était fâchée et depuis ce jour je n’y suis plus jamais retournée. Elle me posait elle-même de gros bigoudis après les shampoings aux œufs battus dans le rhum. La tête penchée au-dessus de la cuvette placée dans l’évier de cuisine, elle versait tout doucement l’eau tiède de la casserole en n’omettant jamais d’ajouter à la « dernière eau » un petit bol de vinaigre pour une brillance assurée. Les cheveux sèchaient à l'air libre ou au soleil et il me semble bien qu'ils étaient plus beaux qu'aujourd'hui.

20.03.2007

25. CHATEAUMEILLANT - Retour sur le passé

Ma rue Saint-Genest était très passagère et je profitais de tous les spectacles. Les défilés, les processions, les gens qui se rendaient à l’église où au cimetière passaient devant la maison. Nous étions aux premières loges pour observer et participer.

Châteaumeillant, terre de vignobles, organisait chaque année en Janvier les festivités vigneronnes de la Saint-Vincent. Ce qui donnait lieu à un défilé joyeusement coloré et musical. Au son des vieilles et cornemuses, les Chevaliers de la Confrèrie locale et les vignerons revêtus de leurs habits de fête encadraient barriques et pressoirs joliment décorés de feuilles de vigne et énormes grappes de raisins pour se rendre à l'église. Des petites canailles qui s’étaient infiltrées dans le cortège, utilisaient ces ornements à d’autres fins vestimentaires, ce  qui provoquait naturellement l’hilarité des badauds.

Après la messe et la procession du matin, tout le village se rendait l’après-midi à la salle des fêtes, dans l’Hôtel du Chapître, pour d’autres divertissements chantés et dansés. Un bal était donné et je me revois assise dans un coin de l’estrade avec mon amie Yvette à contempler les danseurs et ceux qui faisaient banquette et causette. Nous traînions nos « guêtres » ici et là, du côté des rafraîchissements installés dans une autre salle. De belles bouteilles réservées à l’achat trônaient sur les nappes parées de sarments et feuilles de vigne tandis que des tonneaux disposés pour une dégustation gratuite du bon jus de la treille, accueillaient quelques fins connaisseurs. Figurait certainement en bonne place le petit vin « gris » de Châteaumeillant, un rosé nommé ainsi jouissant d’une forte notoriété et que j’ai eu plaisir à retrouver parfois dans les rayons de grande surface en région parisienne.

Cette cérémonie conviviale récompensait les efforts des vendangeurs qui participaient à l’élaboration de ce précieux liquide et j’étais fière d’avoir été une petite saisonnière, accompagnant papa à la tâche, courbée ou accroupie près des ceps de vigne pour jouer du sécateur entre les feuilles et crier « à la hotte ! » avec vigueur une fois le panier rempli.

Le moment du repas était attendu avec bonheur. Je dégustais avec appétit le saucisson, les pâtés et les harengs saurs pommes à l’huile offerts aux vendangeurs. On trinquait à l’ombre des pêchers et les timbales tintaient joyeusement au milieu des rires, des cris et des blagues « pas pour les enfants ». En fin de journée nous étions fiers de la récolte emmagasinée dans le pressoir.

Je n’oublierai jamais le jour où l’on m‘a demandé d’aider au chauchage. « Allez, vas-y, déchausse-toi et tasse ». - Comment ? Marcher là-dessus ? Non ! Pas possible ! Après bien des hésitations j’ai posé mes pieds nus comme les autres sur tous ces résidus, écrasant les grappes et peaux des raisins qui restaient après la fermentation et le tirage du vin, participant ainsi à l’élaboration d’un alcool dont je préfère ne pas savoir s’il a été présenté au palais des visiteurs lors de la Foire aux Vins organisée durant le week-end pascal.

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 medium_chateaumeillant_VIgnoble.jpgVignoble à Châteaumeillant

18.03.2007

24. CHATEAUMEILLANT ... retour sur le passé

Ainsi allait s’achever dans quelques heures ma période castelmeillantaise. J’allais partir vers d’autres horizons en banlieue parisienne retrouver les miens. Olga SANDRIER, la voisine du café d’en face nous avait hébergés pour le week-end. Mais avant d’embarquer à la gare qui n’existe plus aujourd’hui, papa m’avait entraînée dans sa tournée d’adieux.

Né le 10 février 1908 à FOECY, à 8 kilomètres de VIERZON, dans une commune bordée par les rives du Cher et de l’Yèvre, il avait choisi de s’installer dans ce petit village et ouvert son atelier rue Saint-Genest, à deux pas de l’église. C’est à Châteaumeillant qu’il avait épousé Maman, le 13 février 1943. Une cérémonie civile pour une jeune femme de vingt-neuf ans enceinte de cinq mois. J’allais naître le mois suivant, avant terme.

Les rues de ce petit village d’environ 3.000 habitants à l’époque, n’avaient plus de secret pour moi. La grande Rue, je l’ avais maintes fois empruntée.

D’abord pour me rendre à l’école maternelle, dans cette petite classe commune à l’ensemble des élèves, avec mes petits frères. La directrice, Madame BLONDEAU était une femme respectée qui ne manquait pas d‘idées pour animer son école et participer à la vie de la Ville, lors de fêtes et pour les commémorations du 14 Juillet notamment.

Elle montait des spectacles en fin d’année et faisait travailler quelques enfants le jeudi après-midi pour leur faire réciter des poésies, jouer des piécettes, mimer des chansons. Lorsque le grand jour arrivait, nous étions fiers de nous produire sur scène. Mais j'avais toujours le trac au moment d'apparaître, peur d'oublier le texte.

C’est ainsi que nous avions joué tous les trois, mes frères et moi, une petite fable de La Fontaine « Le rat des villes et le rat des champs ». Gérard était le rat des champs, moi celui des villes et la salle avait bien ri lorsque je donnai une bourrade à Guy qui avait oublié sa réplique. J’y avais mis tout mon cœur et il était tombé à terre.

Je me souviens avoir obtenu le second prix d’un concours de chant en mimant « Quand j’étais p’tit bébé.. petite fille ... jeune fille ... et naturellement vieille mémé courbée en deux. Je pense que ce sont surtout mes mimiques qui avaient séduit les parents indulgents.

Maman n’assistait jamais à ces représentations, toujours occupée par les derniers de la tribu. Elle en était peinée. C'est par les voisins qu'elle apprenait nos « exploits ».

En période de Noël, un immense sapin trônait sur une estrade dans un coin de la classe pour accueillir le généreux Père Noel et les friandises distribuées aux enfants sages.

Madame BLONDEAU n’hésitait pas non plus à s’investir dans l’organisation du Carnaval qui rencontrait un vif succès chaque année avec un défilé de chars et les enfants des écoles déguisés selon le thème choisi.

Les écoles se faisaient également un devoir de commémorer la Révolution française et l'on croisait de jolies charlottes, des sans-culotte et des bonnets phrygiens, rouges évidemment, dans les rues de Châteaumeillant.

Je dois à cette dame d’avoir « sauté » le Cours Préparatoire. Maman m'avait enseigné la lecture à travers les pages de l'Humanité, pointant son index sur les lettres de l'alphabet avant de passer aux syllabes. Lisant couramment dès l’âge de cinq ans, la Directrice avait décidé de me faire passer directement en Cours élémentaire première année. Pour ce faire, elle me recevait après l'école dans sa petite cuisine pour faire un peu de calcul en même temps qu'elle tournait son moulin à café bien calé entre les cuisses pour écraser les grains brillants qui tombaient en poudre fine dans le petit tiroir.

Il paraît que "j'étais en avance" -c'était l'expression utilisée-, et je passai donc directement de Maternelle au Cours Elémentaire première année.

23.02.2007

le trombinoscope de Jean-Louis

Avez-vous lu ce texte à l'ouverture de la page des blogs ?

Coup de coeur :
Pour Hubert,
centenaire berrichon, présenté par sa fille Marie-France. >

En ce moment,
Jean-Louis, chanteur, organiste et blogueur de la première heure nous fait rencontrer ses amis de Blog50 : il dédie à chacun un quatrain,
à savourer
>

Jean-Louis qui a eu la patience de faire le trombinoscope des blogueurs de Notre Temps avec talent, humour et gentillesse (j'ai imprimé toutes les pages, c'est super chouette), a tout simplement omis de se présenter. Alors j'ai essayé de le faire pour lui. Si ça vous va, n'oubliez pas de le rajouter sur la liste. Vous avez le droit d'envoyer votre quatrain à Jean-Louis si le coeur vous en dit.

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"L'organe de Jean-Louis enchante tous les choeurs.
Poète pour nous plaire, ce soliste au grand coeur
Partage ses passions, livre ses souvenirs,
Et l'art de la pédale sur l'orgue de plaisir"


Jean-Louis aux Châtaigniers : http://jean-louisauxchataigniers.blog50.com/

Anne-Marie a publié les lieux d'habitation de la bloguerie. Nous voilà bien armés maintenant pour faire plus ample connaissance. Merci pour ces gestes affectueux.
Papy, Mamy racontez moi la vie ... : http://papymamyracontez-moilavie.blog50.com/

Et n'est-ce pas Ninette qui a pris le temps de relever les anniversaires à souhaiter. A publier sans modération.

11.02.2007

23. DERNIER JOUR DE CLASSE



Papa était venu me chercher le samedi midi et je l’avais attendu avec impatience sous le préau sitôt la liste du trousseau pointée et mes bagages ramassés. Sous le lit, ma petite valise à linge propre, la trousse de toilette, l’indispensable pour écrire, papier à lettres et enveloppes. Au grenier, le sac à linge sale chargé des draps retirés le matin même, le sac à chaussures et son petit nécessaire composé de deux brosses à cirer et lustrer, la boîte à cirage marron, le tube de blanc pour les baskets. J’étais passée par le réfectoire pour récupérer dans le casier ma boîte à friandises et ma serviette de table. Il restait à emporter le cartable ventru et mon carton à dessins garni de pauvres croquis et de quelques feuilles de papier millimétré.

Après avoir défait le lit qui servait aussi de planche à repasser pour raplatir les jupes et marquer les plis de pantalon entre matelas et sommier, je m’étais attardée un instant avec mes meilleures camarades dans ce dortoir où nous avions chuchoté bien des fois avec les voisines, joué à la bataille de polochons, caché des brosses à habit dans le lit des copines, mis les draps de la pionne en « portefeuille», -notre jeu favori-, ce qui nous avait valu à chacune une « colle » un samedi. Nous nous étions dénoncées car la directrice menaçait de sanctionner l’ensemble des élèves.

Avant de quitter définitivement la cour de cette école qui accueillait les élèves dès le Primaire, je me souvenais de nos jeux de cache-cache, à chat, à la marelle, au béret, puis plus tard des discussions en cercle par groupes de trois ou quatre, sous la surveillance des professeurs. Un épisode peu glorieux me revenait en mémoire. Nous n’avions pas l’autorisation de nous rendre aux cabinets pendant la classe, invitées à prendre nos précautions. Mais un jour où l’envie de pipi se fit pressante, après m’être contenue un moment sur mon banc, tortillant mes jambes dans tous les sens, je m’étais approchée du bureau de la maîtresse de CE1 pour demander une dérogation, serrant les cuisses, grimaçante. Le doigt levé, au bord des larmes, n’en pouvant plus, je marquai mon territoire au pied de l’estrade, à la surprise générale. J’étais honteuse mais heureuse de m’être libérée. On s’empressa de me trouver une petite culotte et je remballai l’autre dans un pochon.

J’avais été traumatisée pour la journée mais je pense aujourd’hui que c’était certainement moins humiliant que le bonnet d’âne et les pancartes en carton accrochées au dos des enfants punis, obligés de marcher dans la cour sous les regards moqueurs ou désapprobateurs. Il me semble que si j’avais été victime de ces vexations, j’aurais détesté à vie le monde enseignant.







08.02.2007

23. LE CERTIFICAT D'ETUDES PRIMAIRES

L’année scolaire 1956-1957 touchait à sa fin et j’allais rentrer à la maison avec mon diplôme du Certificat d’Etudes en poche et l‘avis de passage en 3ème. Les études n’avaient pas été de tout repos car il avait fallu « bûcher » le programme de 4ème et « plancher » dans le même temps sur les épreuves du Certificat d’Etudes qu’il aurait été, à l’époque, inconcevable de ne pas obtenir.

Cet examen était pris très au sérieux. Et nous nous devions d’être à la hauteur des écolières spécialement préparées à ces épreuves par mon amie Léa. Celles pour qui le Certificat d’Etudes Primaires sanctionnait ou couronnait sept années d’études primaires, puisqu’il y avait à l’époque deux années supplémentaires après le CM2, suivies par les élèves qui n’étaient pas entrés en enseignement secondaire.

Pour elles également, l’obtention du diplôme marquait la fin de la scolarité obligatoire jusqu’à quatorze ans et l’entrée en apprentissage.

J'avais une préférence pour les cours de Français, rédaction, orthographe et grammaire. Pendant le cours de lecture où à tour de rôle nous lisions à voix haute quelques passages de la vie de Jane EYRE qui m‘a tant fait pleurer, de Madame BOVARY, du Grand Meaulnes où du Petit Chose, les poésies de Lamartine et Victor Hugo, je guettais avec impatience l’appel de mon nom, toujours ravie de me « produire sur scène ».

Au programme des Mathématiques, il avait fallu revoir les problèmes de robinetterie ou de trains qui se croisent et se remettre au calcul mental. Egalement, nous avions dû revisiter la géographie, les sciences et l’histoire, notamment ces fameuses ou maudites dates rappelant les faits marquants des siècles passés, sacres et couronnements, conflits, guerres victorieuses ou défaites qu’il nous fallait apprendre par cœur. Je me revois, la tête cachée sous les draps, à la lueur de la pile électrique absorber petit à petit la liste à réviser dans les dernières semaines.

L’examen se passait sur une journée et comprenait en dehors des épreuves écrites qui avaient lieu le matin, des épreuves orales telles que la récitation ou le chant  et  les travaux manuels, dessin ou couture.

Nulle en dessin j’avais opté pour la couture. Je me revois en classe piquant l’aiguille avec application dans des morceaux de calicot ou de percale blanche pour tracer des bâtis, faire des ourlets, des points de piqûre, arrière et avant, des boutonnières, des jours simples en tirant méticuleusement les fils, broder quelques initiales, réaliser des points de croix, de tige ou de chaînette.

Ces travaux manuels me procuraient du plaisir mais je détestais rapiécer et les coins de mon petit carré troué me donnaient quelques suées quand j’avais réussi à trouver dans quel sens poser ma pièce à coudre.

J'avais choisi la récitation après avoir hésité quelque temps sur l'envie de chanter La Paloma, mais je pense réellement aujourd'hui avoir bien fait de suivre ma seconde idée.

Il y avait un peu de fébrilité dans l’air quand le grand jour arriva. Châteaumeillant étant Chef-Lieu de Canton, le déroulement des épreuves eût lieu à l’école des garçons, là où trois années auparavant j’avais passé mon examen d’entrée en 6ème. Maman m’avait acheté une jolie robe pour l’occasion et était passée me voir dans la journée.

C’est dans la cour de récréation que furent annoncés en fin d’après-midi les résultats attendus avec anxiété. Je n’ai pas eu l’honneur d’être la première du Canton mais j’étais tout de même heureuse d’avoir été reçue à cet examen.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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