Nous n’avons pas fait Emmanuel Macron. Nous avons creusé en partie les sillons qu’il a su cultiver»

Bernard Spitz

Le résultat? Une décennie de frustrations pour ce collectif où les noms visibles – comme celui de son effervescent animateur Bernard Spitz ou de l’écrivain Erik Orsenna – côtoient ceux des technocrates placés au cœur du pouvoir, tel Jean-Pierre Jouyet, ancien ministre de Nicolas Sarkozy puis secrétaire général de l’Elysée sous Hollande. Déprime. Freins rongés. Colère contre l’incapacité française à réconcilier capitalisme et vie publique. Jusqu’au séisme de la rentrée 2016. Lors du «sommet des réformistes européens» qu’ils organisent à Lyon, le 24 septembre – en présence, déjà, de Matteo Renzi –, Les Gracques offrent au météore Macron la piste d’envol rêvée. Le premier ministre de l’époque, Manuel Valls, fait l’erreur du boycott. «Nous n’avons pas fait Emmanuel Macron, corrige Bernard Spitz. Nous avons creusé en partie les sillons qu’il a su cultiver: besoin de rassemblement, de modernisation, de transgression, de disruption.»

Manque de reconnaissance

Bravo donc aux Gracques qui, en septembre dernier, avaient convié le Tout-Paris à leur dixième anniversaire, sur une terrasse magique surplombant la Seine, en présence d’un de leurs tuteurs politiques: l’ex-maire de Lyon et ministre de l’Intérieur Gérard Collomb. Le dynamiteur Macron est aujourd’hui président. Sauf que… où sont ils aujourd’hui, ces lointains émules des frères Gracchus? Au pouvoir? Non. Dans les coulisses des ministères? Voire. A l’Assemblée nationale, au sein du groupe majoritaire La République en marche? Un peu. Le nouveau chef de l’Etat ne les a, in fine, guère récompensés. Et si Bernard Spitz s’en félicite d’un «tant mieux, cela prouve que nous sommes des vrais réformistes, plus soucieux de changements profonds que de responsabilités», la pilule est dure à avaler. «Trop élitistes, trop âgés, trop vieille France politique pour Macron, ce nouvel empereur», lâche un conseiller ministériel.

La biographie des vrais Gracques pouvait, au fond, servir d’avertissement. Tiberius comme Caius ne parvinrent jamais, face aux patriciens de la République ligués contre leurs projets de réforme agraire et sociale, à renverser la table des alliances romaines. Tous deux furent tués. L’histoire est cruelle: le propre des faiseurs de roi est qu’ils risquent de ne plus servir les intérêts du monarque, lorsque celui-ci l’a emporté et règne.