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15/09/2016

3. VIVE LES CONGES PAYES DU MOIS D'AOUT QUI VIDENT LES ATELIERS !

 

2016-09-14 blaise cendrars.jpg

Edité en 1966

Acheté en 1975

*

Les jeunes générations connaissent-elles Blaise CENDRARS ?

L'histoire vécue c'est bon pour les cours d'Histoire et les dictées

**

*

BANLIEUE EST

C'est une grande duperie parce que les premiers congés payés ont été ceux du mois d'août 1914, c'était même les grandes vacances, la fleur au fusil, la chanson aux lèvres, et tous les petits gars en pantalon rouge qu sont tombés sur la Marne en septembre 14, devant Paris, ne sont jamais revenus dans les ateliers du Faubourg, les petits soldats à un sou par jour, et depuis on ne sait plus travailler dans les ateliers, ça n'y est pas, on n'a plus le coeur à l'ouvrage, il y a trop d'injustice et trop de salopards, de profiteurs, on a pris conscience, une conscience de classe à la guerre, et l'on pousse à la grève, à la Révolution, ou alors on s'en fout. Que peut-on leur reprocher ? Ils ont raison de vouloir tout chahuter ou de s'en foutre. Ils ont marché une fois, ils ont donné en plein. Ca suffit. Ce qui m'étonne, c'est qu'ils croient encore en quelque chose dans l'avenir ...

 

Je leur dois trop, jamais je ne pourrai oublier mes camarades de régiment qui en étaient presque tous du faubourg Saint-Antoine, de Ménilmontant et de Belleville, de la Bastille et de la Nation, de Picpus, et dont l'accent, le rire, les chansons, les bavardages, la blague, l'esprit m'ont appris ce beau langage imagé de Paris qui monte du coeur et coule de la bouche du peuple et qu'aucun écrivain contemporain ne sait employer naturellement et avec la même abondance ou bonheur, sauf peut-être Henry Poulaille. Leur mère, leur femme, leur copine ou leur frangine qui stationnaient toute la journée devant les grilles quand nous faisions l'exercice dans la cour de la caserne de Reuilly ou qui venaient leur apporter ou leur payer à boire et à manger le soir quand nous avions fini de faire le zouave Bastion 29 sur les fortifs ou étions de service Porte de Vincennes, étaient également bien embouchées et souvent d'une drôlerie, d'une cocasserie spontanée, possédant un vocabulaire tout en saillies qui faisait mon émerveillement car tout était dit, balancé comme pour la galerie, et portait. Malgré le tragique des évènements et le ton râleur du vieux, dans ces boîte à punaises du Faubourg où l'un ou l'autre de mes camarades me menait passer le dimanche en famille, régnait la gaieté, l'insouciance. Que cela simplifie l'existence que de vivre au jour le jour. C'est une vérité. Bientôt nous allions mourir au jour le jour. C'est une autre vérité et une simplification encore plus grande.

 

Mais avant de monter au front par la route où tant de mères, de femmes, de fiancées accompagnèrent mes camarades jusqu'à Ecouen, portant qui le fusil, qui le sac de son fils ou de son homme, notre régiment alla vadrouiller dans la banlieue Est jusqu'à la mi-septembre. Je dis vadrouiller car pour la plupart de mes camarades qui allaient tomber  anonymement dans cette longue guerre de tranchées, les corvées auxquelles on nous affectait se terminaient en parties de plaisir, beuveries ou gueuletons ; ils connaissaient trop de bons coins dans cette banlieue, ils y avaient trop de bons souvenirs, la tentation était trop forte pour ne pas aller voir ce qu'un tel, une telle étaient devenus pour ne pas quitter les rangs, se barrer en douce, voire déserter un jour ou deux pour aller boire le coup ou faire l'amour, escalader une grille, fracturer la porte, décrocher un volet, si les aminches n'y étaient pas, faire au moins une descente à la cave à défaut d'un plongeons dans un lit hanté.

 

Ces corvées en banlieue auxquelles on employait le régiment sur un coup de téléphone venu du Commandant de la Place étaient absurdes. Aménager le polygone de Vincennes pour y installe des canons datant du siège de 70 et déménager les soutes du Fort de Nogent pour alimenter les pièces en munitions, c'est tout ce que MM. les militaires avaient trouvé pour tirer sur les premiers "Taubes" qui survolaient Paris. Ah ! si vous nous aviez vus chacun un obus de fonte sur l'épaule. On se marrait, et les quolibets d'éclater au nez de nos officiers. Voyez prestige ! Cependant les forts de Liège tenaient toujours et les Boches avançaient sur Pairs. Alors on nous fit abattre les arbres, Porte de Vincennes, dresser des barricades sur la chaussée et tendre deux, trois barbelés. Je me souviens qu'au lendemain de la bataille de la Marne on nous fit creuser des tranchées sur le modèle allemand, Porte de Saint-Mandé. Il était temps ! Un brillant officier d'état-major déroulait des plans et un vieux sergent d'Afrique dirigeait les travaux. On nous avait distribué des pelles et des pioches, mais nous ne nous acharnions pas outre mesure et d'autant moins que le galonnard chronométrait notre avance et avait l'air de vouloir s'impatienter. Alors, le vieux médaillé nous traita de "sales poilus". Des poilus, qu'est-ce que c'est que ça ? Nous ne comprenions pas. Le mot n'était pas dans notre vocabulaire et, par ailleurs, nous étions pour la plupart imberbes.

- Pourquoi poilus ? se risqua à demander un jeune soldat.

- Parce que vous avez tous un sacré poil dans la main. On voit bien que vous êtes des Parisiens, répondit le vieux sergent. Mais on vous dressera.

 

Je suis très fier de raconter cette étymologie qui a été si souvent controversée dans les journaux de l'époque. Mais le jeu en valait-il la chandelle ? C'était à l'avant-dernière. Mais à la dernière, MM. les militaires ont trouvé mieux. Ils se sont motorisés pour pouvoir ficher le camp et s'envoler de l'autre côté de l'eau, d'où ils sont revenus avec du renfort bombarder du haut des airs les populations lâchement abandonnées, ces "sales civils". Cela promet pour la prochaine. On ne comptera plus. Zéro.

 

En septembre 14, nous effectuions aussi des marches militaires, de jour et de nuit et de jour et de nuit encore, des patrouilles de police, et c'est ainsi que j'ai pu parcourir, dans tous les sens, godillots aux pieds et Lebel sur l'épaule, cette aimable banlieue de l'Est, mais alors en pleine pagaye. Des réfugiés paysans encombraient les routes, des fuyards, des éclopés, des blessés, piétons civils et militaires campant dans les jardins des villas qu'ils dévalisaient, cambriolant les pavillons, pillant, saccageant tout pour bouffer, des masses surprises par l'évènement, prises de frousse, ivres de fatigue, de panique et de vin, une préfiguration de ce que l'on devait voir, mais à une plus grande échelle et dans un train d'enfer, autos et camions ravageant tout le pays, en juin 40, durant l'exode, toute la nation qui se ruait vers le sud, les gens quittant leurs lares, chacun ne pensant qu'à sauver sa peau, les responsables du désastre en tête qui gueulaient qu'il fallait abandonner la France : un vrai cinéma ! Le moins qu'on en puisse dire c'est que ce n'était pas beau, d'autant plus que c'était idiot. Et depuis, personne ne retrouve plus sa place en France ...

14/09/2016

2. VIVE LES CONGES DU MOIS D'AOUT QUI VIDENT LES ATELIERS !

 

 

2016-09-14 blaise cendrars.jpg

Humain d'abord

en voilà de belles dictées à faire

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BANLIEUE EST

L'ouvrière a la larme facile, la midinette le sourire, toutes deux aiment la romance et l'on entend plus de sentimentalité s'égosiller le long des sentes du bord de l'eau et des chemins de halage que de gazouillis d'oiseaux dans les haies. C'est la saison des premières amours pour beaucoup de Parisiennes que ce mois d'août en banlieue, ou le renouement d'une liaison rompue l'été précédent, ou le démarrage de nouvelles amours. Le coeur est en émoi. Le corsage est décolleté. La jupe trop collante. On se sent légère, légère. On part par bandes à bicyclette, les jambes nues, filles et garçons. Sur la grand-route arpètes et apprentis jouent à cache-cache derrière les camions. Un foulard, un  ruban dans le vent de la vitesse a sa part dans la séduction d'un garçon, autant que les jambes qui pédalent, qui pédalent  et semblent vibrer dans les rayons des roues étincelantes comme les ailes d'une libellule corsetée d'un étroit short de couleur à peine maintenu par une ceinture fantaisie ou un gros oeil de nacre, et le garçon fonce dans votre sillage. On passe en riant devant les pompistes que l'on traite de "cocus" comme jadis les chefs de gare. Dans le soleil les pompes à essence sont nues. On passe en fugue. On prend un chemin de traverse. On s'engage dans un chemin de terre à travers champs. Et soudain on est au bord de l'eau. Ils en connaissent des coins perdus, les garçons, un bief, un vieux moulin, une île déserte, un  étang recouvert de nénuphars, un saule pleureur qui trempe dans un trou d'eau dormante, une propriété abandonnée où l'on est bien par couples à se balader entre les buissons de roses qui redeviennent églantiers, un bouchon à escarpolette, une petite auberge à friture avec des tonnelles pour les amoureux, une guinguette, un jazz, un  bal, des établissements où il y a foule la nuit, avec des petits ponts, des petits lacs, des charmilles décorées de lanternes vénitiennes, des rocailles comme aux Buttes-Chaumont, des jardins pleins d'appareils à sous et de miroirs déformants, un puits avec des vélos truqués, des ânes, un tir à pipes, un portique avec des balançoires et des lumières et des trous d'ombre à vous donner le vertige, chaque consommation coûte les yeux de la tête, et on l'attrape, le vertige, on tombe dans les bras du joli garçon, on rentre tard ou l'on ne rentre pas du tout, étroitement enlacée, poussant sa bécane dont on est lasse comme de la pleine lune dans les prés blanchis tout retentissants du coassement des crapauds qui se répondent et vous désorientent comme le coeur qui bat trop fort, et vous trompent à en être bouleversés, à ne plus savoir ce que l'on donne, ce que l'on prend. Ah ! l'amour dans la rosée. Sous le poids des étoiles.

C'est le grand frisson ...

... Et avant la fin du mois d'août ou dans les mois qui suivent, dès qu'on a fait la paix avec ses vieux, ses frangins qui vous débinaient, ses frangines qui vous jalousaient, on revient sur les lieux du crime célébrer les noces, des noces en tandem, des noces en série, car votre meilleure copine s'était également mise en ménage, ainsi que bien d'autres, et c'est merveilleux, c'est pour la vie, et les rives de la Marne sont féériques ...

Heureuse banlieue de l'Est, à nulle autre pareille, où la vie semble plus facile qu'ailleurs, la pauvreté moins dure à supporter, la misère moins sordide ou mieux dissimulée, et où tant de filles du Faubourg l'ont perdu !

Mais malgré la joie générale c'est tout de même une grande duperie humaine, un oubli.

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*

C'est une grande duperie parce que les premiers congés payés ont été ceux du mois d'août 1914 ...

 

Autre note

1. VIVE LES CONGES PAYES DU MOIS D'AOUT QUI VIDENT LES ATELIERS !


 

 

 

Jacques PREVERT hier... Blaise CENDRAS aujourd'hui ...

un vrai bonheur que de les lire ou relire !

Un vrai bonheur de contemples les photos de DOISNEAU

 

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Imprimé en 1966 - Acheté en 1975

 

 

BANLIEUE EST

 

VIVE LES CONGES PAYES DU MOIS D'AOUT QUI VIDENT LES ATELIERS !

Après les bals en plein air du 14 Juillet, le Tout-Paris des ouvriers de ces admirables quartiers populaires que sont pour un flâneur le XIXe, le XXe, le XIIe, le XIe, le IIIe arrondissements, se rue vers la proche banlieue Est, car c'est la canicule, et les robinsonnades commencent aux portes mêmes de Paris, campeurs, campeuses au Bois de Vincennes, baigneurs, baigneuses à Charenton, et aussi loin que l'on peut remonter en amont dans la vallée de la Seine, dans la vallée de la Marne et le long des berges paresseuses du canal de l'Ourcq, un populo en liesse qui s'ébat sous les ombrages, fait l'amour dans l'herbe, fait trempette entre les saules, pique-nique sur les plages, mange de la friture, danse et rit dans les guinguettes et les bouchons du bord de l'eau, voyage en périssoire, sans rien dire des pêcheurs à la ligne, ces passionnés, qui préfèrent des eaux plus tranquilles, connaissent les bons coins et s'éloignent, s'éloignent jusqu'à l'île du Saussaye, l'île Verte, les étangs Fleuris dans la vallée de l'Essonne et les vallons écartés d'autres petites rivières et cours d'eau.blaise cendrars pleiade voyage

 

 

VIVE LES CONGES PAYES DU MOIS D'AOUT QUI VIDENT LES ATELIERS ! Dans les bleds de banlieue tout nouvellement bâtis des pavillons en mâchefer, à Chevilly-Larue, au Petit-Vitry, à Charentonneau, à Mesly, à Créteil où tout un lotissement semble être occupé exclusivement par des chauffeurs de taxis amateurs de pêche qui viennent y passer le week-end en famille et se lèvent avant l'aube, la ligne, l'épuisette sur l'épaule, la musette ou le panier sur la hanche qui contient la précieuse boîte aux asticots sélectionnés, vont désamarrer leur bachot ou chargent tout un attirail compliqué dans leur voiture quand, leur passion les pousse au loin,jusqu'à Ballencourt, au brochet, et que l'on peut voir le mardi matin laver leur bagnole à grande eau, l'éponger, l'astiquer pour enlever toute trace d'écailles, d'algues, de sang et d'odeur de poisson avant de retourner jusqu'au vendredi soir à Paname embarquer les touristes étrangers qui viennent visiter le Gay-Paris l'été, du tombeau du Soldat inconnu au tombeau de Napoléon, de Montmartre au Panthéon et à la Tour-Eiffel, à Fontenay-sous-Bois,à Montreuil-sous-Bois, aux Pavillons-sous-Bois (ce "Bois" qui figure pour mémoire dans tant de noms de cadastre de la région est tout ce qui reste de la sinistre forêt de Bondy où les malandrins attaquaient les diligences il y a cent ans), à Nonneville, aux Petits-Ponts, à Beau-Site, au Blanc-Mesnil, partout, depuis les annonces du printemps, les nouveaux occupants se sont empressés de donner un dernier coup de pinceau et durant tout le mois d'août ces veinards reçoivent à table des amis, des parents et connaissances venus de Ménilmontant, de Belleville, de la Nation, de la Bastille, de Picpus et du Faubourg, des voisins du quartier moins chanceux, des copains d'atelier plus pauvres, et l'on trinque dans tous les jardinets, et l'on arrose le lapin sauté, et l'on mange les frites et la salade, et l'on prend le café et le pousse-café et l'on cause, et les hommes vont faire un tour, et les femmes vont les rejoindre à l'heure de la baignade ou de l'apéritif, et l'on rentre se remettre à table à moins qu'un des copains paye la friture, et l'on traîne alors dans un bastringue où l'on danse avec le monde, sinon l'on rentre dîner, et après le repas du soir l'on fait une partie de cartes et les femmes chantent et potinent en essuyant la vaisselle, elles sont heureuses, et l'on envoie les gosses au pieu, et l'on remet la radio si on l'a ou l'un  ou l'autre attrape son accordéon, qu'il avait rapporté, et l'on danse entre soi en rigolant, et l'on va se coucher en plaisantant, planter un gosse(r sur des paillasses improvisées dans tous les coins et même en plein air si l'on est trop nombreux ou l'on couche à trois en se pagnotant.

C'est la bonne vie, on voudrait que ça dure et que ça n'ait pas de fin, le mois d'août, entre sa femme, les femmes des copains et les copines, les gosses et les bons copains, et la mémère qui n'était encore jamais sortie hors des murs et qui ne s'y fait pas, et qui gronde et qui bougonne : "Oh ! cette jeunesse d'aujourd'hui je ne la comprends pas. De mon temps, on était sérieux ...", et qui se remue et qui s'agite dans sa soupente, et qui soupire : "Quand qu'c'est qu'on rentre ?...  il n'y a encore que Pantruche de vrai ...", et qui se fait de la bile pour les siens à voir comment l'argent file, car la vie est par trop chère et elle ne peut s'habituer aux nouveaux prix, et dix fois par jour elle dit à son fils, le responsable de tout cela :

- Dis,Dédé, comment est-ce que cela finira ?

-Ne t'en fais pas, mémère, lui répond sa bru. On les aura ...

*

Et nous devons lire et relire Cendrars, aujourd’hui plus que jamais. Cet écrivain du voyage qui détestait cette appellation nous apprend comment disparaître, comment partir, un de ses verbes fétiches.

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La suite.. un peu plus tard

 

http://republique-des-lettres.fr/cendrars-9782824900193.php

Blaise Cendrars

République des lettres-3 mars 2012
Blaise Cendrars monte à Paris et rejoint Féla, sa compagne, en Amérique. .... Après La Banlieue de Paris (1949), né de la collaboration avec le photographe ...
 

La banlieue grise d'un Doisneau méconnu

Le Monde-14 janv. 2010
Contrairement à Blaise Cendrars, qui accompagnait La Banlieue de Paris d'un texte violent, le photographe n'a pas de goût pour la satire.

07/03/2012

LA BANLIEUE DE PARIS EST et OUEST

 

La banlieue de Paris, texte de Blaise Cendras, photos Robert Doisneau. Chez Editions Seghers, Paris, 1949-1966

Blaise Cendrars de son vrai nom Frédéric Louis Sauser, est un écrivain d'origine suisse, né le 1er septembre 1887 en suisse, naturalisé français et mort le 21 janvier 1961 à Paris. Il a également utilisé les pseudonymes de Freddy Sausey, Frédéric Sausey, Jack Lee, Diogène.

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Extraits

EST

VIVE LES CONGES PAYES DU MOIS D'AOUT QUI VIDENT LES ATELIERS ! Dans les bleds de banlieue tout nouvellement bâtis des pavillons en mâchefer, à Chevilly-Laure, au Petit-Vitry, à Charentonneau, à Mesly, à Créteil où tout un lotissement semble être occupé exclusivement par des chauffeurs de taxis amateurs de pêche qui viennent y passer le week-end en famille et se lèvent avant l'aube, la ligne, l'épuisette sur l'épaule, la musette ou le panier sur la hanche qu contient la précieuse boîte aux asticots sélectionnés, vont désamarrer leur bachot ou chargent tout un attirail compliqué dans leur voiture quand, leur passion les pousse au loin, jusqu'à Ballencourt, au brochet, et que l'on peut voir le mardi matin laver leur bagnole à grande eau, l'éponger, l'astiquer pour enlever toute trace d'écailles, d'algues, de sang et d'odeur de poisson avant de retourner jusqu'au vendredi soir à Paname embarquer les touristes étrangers qui viennent visiter le Gay-Paris l'été, du tombeau du Soldat inconnu au tombeau de Napoléon, de Montmartre au Panthéon ou à la Tour Eiffel, à Fontenay-sous-Bois, à Montreuil-sous-Bois, aux Pavillons-sous-Bois (ce "Bois" qui figure pour mémoire dans tant de noms de cadastre de la région est tout ce qui reste de la sinistre forêt de Bondy où les malandrins attaquaient les diligences il y a cent ans), à Nonneville, aux Petits-Ponts, à Beau-Site, au Blanc-Mesnil, partout, depuis les annonces du printemps, les nouveaux occupants se sont empressés de donner un dernier coup de pinceau et durant tout le mois d'août ces veinards reçoivent à table des amis, des parents et connaissances venus de Ménilmontant, de Belleville, de la Nation, de la Bastille, de Picpus et du Faubourg, des voisins du quartier moins chanceux, des copains d'atelier plus pauvres, et l'on trinque dans tous les jardinets, et l'on arrose le lapin sauté, et l'on mange les frites et la salade, et l'on prend le café et le pousse-café et l'on cause, et les hommes vont faire un tour, et les femmes vont les rejoindre à l'heure de la baignade ou de l'apéritif, et l'on rentre se remettre à table à moins qu'un des copains paye la friture, et l'on traîne alors dans un bastringue où l'on danse avec le monde, sinon l'on rentre dîner,  et après le repas du soir l'on fait une partie de cartes et les femmes chantent et potinent en essuyant la vaisselle, elles sont heureuses, et l'on envoie les gosses au pieu, et l'on remet la radio si on l'a ou l'un ou l'autre attrape son accordéon, qu'il avait rapporté, et l'on danse entre soi en rigolant, et l'on va se coucher en plaisantant, planter un gosse sur des paillasses improvisées dans tous les coins et même en plein air si l'on est trop nombreux ou l'on couche à trois en se pagnotant.


C'est la bonne vie, on voudrait que ça dure et que ça n'ait pas de fin, le mois d'août, entre sa femme, les femmes des copains et les copines, les gosses et les bons copains, et la mémére qui n'était encore jamais sortie hors des murs et qui ne s'y fait pas, et qui gronde et qui bougonnne : "Oh ! cette jeunesse d'aujourd'hui je ne la comprends pas. De mon temps, on était sérieux ...", et qui se remue et qui s'agite dans sa soupente, et qui soupire : "Quand qu'c'est qu'on rentre ? ... Il n'y a encore que Pantruche de vrai..." et qui se fait de la bile pour les siens à voir comment l'argent file, car la vie est par trop chère et elle ne peut s'habituer aux nouveaux prix, et dix fois par jour elle dit à son fils, le responsable de tout cela :

-Dis, Dédé, comment est-de que tout cela finira ?

- Ne t'en fais pas, mémère, lui répond sa bru. On les aura ...

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"Merci Papa, merci Maman" et pas Merci Patron

La victoire du Front Populaire aux élections législatives du 3 mai 1936 provoqua un élan de revendications chez les travailleurs. Ils lancèrent un mouvement de grève et d'occupation d'usines à travers toute la France, impliquant près de 2 millions de travailleurs. Ces grèves, paralysant tout le pays, entraînèrent l'ouverture de négociations avec le patronat sous la tutelle du nouveau gouvernement. Elles aboutirent tout d'abord aux Accords de Matignon, puis à la création des congés payés.

Ils passent de 2 semaines en 1936 à 3 en 1956, puis à 4 en 1968 et enfin à 5 semaines en 1982.

 

OUEST

les trains de banlieue, les gares de triage, les rames qui se tamponnent au saut-de-mauton, les rails en éventail, les épis des aiguillages, les sémaphores et les signaux qu'un déclic fait pivoter, changer de couleur, face et profil, les miradors haut perchés des aiguilleurs que l'on voit manoeuvrer leurs leviers bien astiqués un chiffon à la main, les locomotives haut-le-pied qui charbonnent ou font leur plein d'eau, les lampistes qui circulent entre les voies comme des fourmis au fond d'une tranchée, tous ces travaux et murs de soutènement, les terrassements, les ponts, les tunnels, les viaducs qui ont transformé la configuration, le relief, le paysage parisiens, nous n'étions jamais las de les contempler.....

...En semaine, ces trains sont tristes. Il faut aller voir les banlieusards débarquer Gare Saint-Lazare à heures fixes qui se rendent le matin à leur travail et qui reprennent le train du soir, mécontents et harassés. Comment ne pas être dépaysé ? On dirait une fourmilière. Comment est-ce, Dieu, Possible ? Quel monde étrange ! Ces banlieusards ne sont pas heureux. Que de soucis sur les visages, autant que des cors aux pieds. Ils peuvent courir pour attraper leur métro en se bousculant et même sauter dans leur train en marche, mais ils ne savent plus marcher, flâner, s'arrêter, respirer. Trop de hâte. Ils ne s'appartiennent plus. Ils dépendent d'un horaire. Ils ne savent plus ce que c'est que vivre. Les femmes ne sont pas nées pour être dactylos ni les hommes ne sont au monde pour être dans un bureau. L'homme à la bêche n'a pas de faux col. Et si un beau jour personne ne marchait plus ? Je ne fais pas allusion à une grève plus ou moins prolongée, voire générale et politique (ils nous embêtent avec leur politique !) mais, réellement, si personne ne se rendait plus au travail, na, pour de bon, les gens ayant fini par comprendre que c'est idiot, que dans ces conditions cela ne rime à rien, que ce n'est pas une vie, la vie, qu'est-ce qui arriverait ? Je me le suis souvent demandé. Est-ce que les cheminots eux-mêmes, armés de pics, de pioches et de pelles, ne foutraient pas toute cette bondieu de caillasse et toute cette satanée ferraille en l'air pour aménager à la place des petits jardinets ? Je serais assez porté à le croire quand j'admire avec émotion les minces planches de légumes qu'ils ont su se réserver dans chaque coin où l'emmélimêlo des voies le permettait et en bordure des pires enchevêtrements de maçonnerie et de poutrelles faire pousser des fleurs entre ballast et charbon,. Je connais des milliers de jardins de garde-barrières qui mériteraient d'être mentionnés et dignes de donner le nom d'un passage à niveau à une belle rose campagnarde. Jamais aucun poète ne chantera cette litanie de la rose des rails comme Remy de Gourmont l'a fait pour les roses de serre chaude, de forcerie intellectuelle, voire des roses en papier....


 

 

 

 

 

 

04/03/2012

LA BANLIEUE DE PARIS de BLAISE CENDRARS

 

La banlieue de Paris, texte de Blaise Cendras, photos Robert Doisneau. Chez Editions Seghers, Paris, 1949-1966

Blaise Cendrars de son vrai nom Frédéric Louis Sauser, est un écrivain d'origine suisse, né le 1er septembre 1887 en suisse, naturalisé français et mort le 21 janvier 1961 à Paris. Il a également utilisé les pseudonymes de Freddy Sausey, Frédéric Sausey, Jack Lee,
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Extraits

BANLIEUE

SUD

... CE REVE D'UNE OPULENCE SOUDAINE TRANSFORMANT LE DECOR DE LA BANLIEUE EN UN FANTASTIQUE SOCIAL, j'ai bien cru le voir se réaliser quand on se mit à démolir les sinistres fortifs de Paris pour édifier les groupes des "Habitations à Bon Marché", mais cette illusion n'est plus possible aujourd'hui que ces groupes d'H.B.M. font le tour de Paris.

Peut-on imaginer quelque chose de plus désespérant que ces logements de deux pièces, trois pièces entassés les uns sur les autres jusqu'au septième étage à raison de deux, trois douzaines de portes par palier dans des couloirs interminables, ces paquets de grands immeubles en redan construits avec un matériau préfabriqué qui ressemble à du carton-pâte ou à du papier mâché (j'entends bien du papier hygiénique mâché après usage !), ces îlots où plus rien n'est français, sauf la voix des bandes de gosses rivaux qui se chamaillent le soir au fond des cours, les petits bébés qui crient toute la nuit, faisant les dents, ayant les vers, et ce sont leurs pleurs inextinguibles qui percent cloisons et façades, et, le matin, à l'heure de la radio, les ménagères qui s'agoisent de balcon à balcon, en secouant leur literie, des mégères qui se crêpent le chignon au marché. Il y a encore le bruit des poubelles qui est bien de chez nous, sinon on se croirait en Tchécoslovaquie tant tout cela est rationalisé d'une façon primaire. Je ne pense pas que cela corresponde à quelque chose dans l'avenir, sinon à la pauvreté généralisée et à une dégénérescence physique et spirituelle due à la promiscuité. C'est la formation d'un monde de petits, petits bourgeois éphémères.

... Tant de laideur !

Et ne je fais allusion ni aux architectes ni aux urbanistes qui ont manqué de foi ni aux combinaisons, c'es de notoriété publique, des margoulins, des spéculateurs, des politiciens qui ont autorisé ces cités de la Mutualité édifiées sur la base de la boule-de-neige, un système de financement neuf fois sur dix une escroquerie.

... Tout est au chiqué dans ces grandes casernes sonores, depuis les ascenseurs en panne jusqu'aux caves où le vin surit, tourne au vinaigre. Il n'y a de vrai que le malheur : la tuberculose à mesure que les enfants se multiplient dans les logements trop étroits, le cocuage à tous les étages, les soucis que l'on noie et cris des femmes que l'on bat derrière les portes, comme les tapis. Seuls les concierges rigolent en comptant les coups et attendent un peu avant de sonner et de présenter la quittance du gaz, de l'électricité, de l'eau, du chauffage, des ordures ménagères, du terme, de l'assurance, de la coopérative, des impôts et de je ne sais plus quoi, moi, sans doute du poste de radio acheté à crédit, et peut-être aussi d'une petite auto prise à tempérament, et Dieu sait quoi encore à compter sur les doigts, le dentiste, l'orthopédiste, un râtelier ou un bandage herniaire, une gaine "Scandale", comme les femmes du monde dans la publicité des journaux de modes ... Je vous le dis, un, robinet qui ne ferme pas et vous empêche de dormir, qui goutte jour et nuit ... Que de soucis ... Ce n'est plus une vie. C'est la fin.

 

Capture Abbé Pierre.JPG

 

BANLIEUE

NORD

 

DRANCY, BOBIGNY,  PANTIN, LA COURNEUVE, AUBERVILLIERS, SAINT-OUEN, CLICHY, GENNEVILLIERS, c'est la banlieue noire qui ne connaît qu'un jour de joie par an, qu'un jour de liberté ensoleillée : le dimanche des jonquilles, fin avril ou début du mois de mai, selon le printemps hâtif ou tardif de la saison, beau dimanche où la jeunesse ouvrière se répand dans les forêts et les bois de Chantilly, de Pontarmé, d'Ermenonville, de Montmorency, de Coy, d'Orry, ainsi que Saint-Denis, la capitale de la Ceinture Rouge...

USINES A GAZ, hôpitaux, docks, hospices, centrales électriques, asiles de nuit, gares de triage, cimetières, écoles, missions, Armée du Salut, terrains de sport et terrains d'équarrissage, marchés aux puces et panifications, manutentions, dépôts militaires, couvents, chapelles, surplus américains, clubs clandestins de propagande, salles de réunion, stades où se tiennent les meetings publics et se désignent les piquets de grève, soupes populaires, orphelinats, fourneaux économiques, et comme partout ailleurs au coin des rues, "AU BON COIN", un bistrot, dix bistrots, cent bistrots, des bistrots par milliers, des assommoirs, et des lotissements à perte de vue qui sont parmi les plus misérables de la banlieue de Paris, construits sur un sol imbibé d'eau, dans un paysage désolé composé exclusivement de cheminées d'usines mortes ou fumantes, abandonnées ou en pleine activité qui répandent des miasmes délétères autour d'elles et la puanteur des distilleries, les canaux moirés d'huiles minérales et des autres précipités chimiques qu'on y déverse, les routes gluantes défoncées par le trafic intense des lourds camions au mazout, boue, pluie, poussier, giclures de goudron, arbres rabougris, panneaux de publicité renversés ou barbouillés au minium, chemins dépavés, sentes noircies, maisonnettes en mâchefer, en aggloméré, en parpaing, en tôle, tas de gravats dans les champs, matériaux empilés, échafaudages et démolitions, chantiers qui se remplissent d'eau qui suinte, et des kilomètres et des kilomètres de barbelés et de barrières entre les terrains vagues sous le ciel bas où traînent les fumées et que déchirent les coups de sifflet stridents des locomotives des trains fuyant sous les averses, et même le noroît qui souffle souvent en tempête n'arrive pas à déblayer au ras du sol la pestilence de la plaine en jachère, hérissée d'herbes montées en graines, l'hiver raide de frimas, et les nuées que le grand vent bouscule et entasse pèsent de plus en plus bas, se font de plus en plus lourdes, sans aucune espèce d'odeur marine, de varechs remués ou saine du grand large, malgré l'illusion des sirènes d'usine qui beuglent comme des paquebots en détresse dans le brouillard, au contraire, la pluie continue, fait déborder les mares stagnantes qui se saisissent l'hiver, la glace jaunie par les ordures et les détritus qui croupissent l'été et qui maintenant y sont pris en surface, et certains jours de bise noire la neige elle-même tombe du ciel maculée de suie et d'escarbilles et toute la région se recouvre de croûtes pisseuses et rouillées...

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Le périph' a remplacé les fortifs









 

 

 
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